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đ§ Ă deux semaines de lâUTMB, Kilian Jornet, Jim Walmsley et Arthur Joyeux-Bouillon continuent de prĂ©parer Chamonix malgrĂ© des problĂšmes physiques qui ont dĂ©jĂ perturbĂ© leur saison.
Au-delĂ de leurs blessures respectives, leurs situations posent une question plus profonde : pourquoi, au plus haut niveau de lâultra-trail, renoncer reste-t-il parfois plus difficile que prendre le risque de partir diminuĂ© ?
« Mon genou me fait toujours mal. »
Lorsque Kilian Jornet prononce cette phrase avant la Western States, il ne cherche ni à dramatiser sa situation ni à préparer une excuse. Il explique simplement que son genou reste douloureux, tout en estimant pouvoir prendre le départ et observer ensuite comment son corps réagira.
Lorsquâon lui demande sâil a dĂ©jĂ disputĂ© de grandes courses blessĂ©, sa rĂ©ponse est tout aussi rĂ©vĂ©latrice : « Oui, beaucoup, beaucoup de fois. »
Cette phrase rĂ©sume assez bien une rĂ©alitĂ© du trĂšs haut niveau en ultra-trail. Une blessure ne signifie pas nĂ©cessairement quâun athlĂšte est incapable de courir. Elle peut ĂȘtre gĂ©rĂ©e, supportĂ©e ou contournĂ©e pendant des semaines, jusquâau moment oĂč lâintensitĂ© ou la durĂ©e de lâeffort rappelle brutalement ses limites.
Ă deux semaines de lâUTMB, Kilian Jornet nâest dâailleurs pas le seul Ă se trouver dans cette zone grise. Jim Walmsley compose avec un problĂšme persistant au genou, tandis quâArthur Joyeux-Bouillon tente de retrouver son meilleur niveau aprĂšs plusieurs mois perturbĂ©s par ses ischio-jambiers.
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Plusieurs Ă©lites arrivent Ă lâUTMB avec une blessure
Kilian Jornet : un genou abßmé et déjà un abandon cet été
AprĂšs Zegama, lâIRM du genou gauche de Kilian Jornet a rĂ©vĂ©lĂ© plusieurs atteintes, notamment au mĂ©nisque et au cartilage de la rotule. Cette articulation possĂšde par ailleurs une histoire ancienne puisquâelle avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© opĂ©rĂ©e aprĂšs une fracture de la rotule en 2006.
Kilian Jornet connaĂźt donc depuis longtemps les particularitĂ©s de cette jambe gauche et a appris Ă composer avec certaines douleurs. Câest aussi ce qui explique quâune gĂȘne ne constitue pas automatiquement, pour lui, une raison suffisante pour renoncer Ă une course.
La Western States a toutefois rappelĂ© les limites de cette approche. Il a pris le dĂ©part alors que son genou le faisait encore souffrir, avant que la douleur ne finisse par lâobliger Ă abandonner.
Son calendrier a ensuite Ă©tĂ© allĂ©gĂ©. Kilian Jornet a notamment renoncĂ© Ă Sierre-Zinal, une course quâil a remportĂ©e onze fois, afin de laisser davantage de temps Ă son genou avant lâUTMB. Toute la question est dĂ©sormais de savoir si ces quelques semaines supplĂ©mentaires suffiront pour encaisser prĂšs de 174 kilomĂštres autour du Mont-Blanc.
Jim Walmsley adapte désormais sa maniÚre de courir à son genou
Chez Jim Walmsley, la situation est diffĂ©rente car le problĂšme semble beaucoup plus installĂ© dans le temps. LâAmĂ©ricain explique composer depuis prĂšs de deux ans avec une douleur au genou dont les mĂ©decins nâont pas trouvĂ© de solution simple et dĂ©finitive.
Il reste capable de sâentraĂźner et dâaccumuler du dĂ©nivelĂ© dans les Alpes, mais certaines formes de course rĂ©veillent davantage ses symptĂŽmes. Les portions longues, rapides et roulantes semblent notamment plus problĂ©matiques que les terrains raides et montagneux.
Cette particularitĂ© lui laisse une raison de croire Ă lâUTMB, dont le profil pourrait ĂȘtre davantage compatible avec sa blessure que celui de la Western States. Mais elle influence dĂ©jĂ sa stratĂ©gie : Walmsley envisage une course beaucoup plus prudente, avec lâidĂ©e de voir au fil des heures si son corps lui permet rĂ©ellement de se mĂȘler Ă la lutte pour les premiĂšres places.
Il a mĂȘme reconnu quâaprĂšs son dĂ©but de saison compliquĂ©, rejoindre Chamonix pourrait dĂ©jĂ constituer une issue positive. Pour un vainqueur de lâUTMB, le changement de discours est significatif.
Arthur Joyeux-Bouillon tente de sauver une préparation trÚs perturbée
Arthur Joyeux-Bouillon arrive avec une problĂ©matique diffĂ©rente. Ses ischio-jambiers ont perturbĂ© une grande partie de son annĂ©e, au point de transformer sa prĂ©paration en succession dâarrĂȘts, de reprises et de modifications de programme.
La 6000D, disputĂ©e dĂ©but aoĂ»t, avait donc valeur de test. Sa dixiĂšme place comptait finalement moins que sa capacitĂ© Ă courir plusieurs heures avec de lâintensitĂ© sans provoquer de nouvelle alerte.
Le Français possĂšde Ă©galement une histoire particuliĂšre avec lâUTMB puisquâil y a terminĂ© 7e en 2022, 9e en 2023 puis 6e en 2024. AprĂšs trois top 10 consĂ©cutifs, renoncer Ă Chamonix reprĂ©sente forcĂ©ment davantage que supprimer une course de son calendrier.
Dâautres Ă©lites arrivent Ă Chamonix aprĂšs une saison compliquĂ©e physiquement
Kilian Jornet, Jim Walmsley et Arthur Joyeux-Bouillon sont les cas les plus Ă©vidents, mais ils ne sont pas les seuls Ă avoir dĂ» reconstruire leur saison autour dâun problĂšme physique.
Blandine LâHirondel a ainsi passĂ© prĂšs de deux mois sans courir aprĂšs sa victoire Ă la Transvulcania, dĂ©but mai.
Sa reprise a longtemps Ă©tĂ© suffisamment incertaine pour que son objectif autour de lâUTMB devienne dâabord simplement dâĂȘtre en mesure de prendre le dĂ©part. Elle a depuis envoyĂ© un signal beaucoup plus rassurant en terminant troisiĂšme du 50K du Val dâAran le 5 juillet, aprĂšs avoir repris trĂšs progressivement. Son cas est donc diffĂ©rent de celui de Kilian Jornet : elle semble aujourdâhui aller nettement mieux, mais sa prĂ©paration pour 174 km a forcĂ©ment Ă©tĂ© profondĂ©ment modifiĂ©e par ces semaines dâarrĂȘt.
Alexandre Boucheix, alias Casquette Verte, revient quant Ă lui dâune fracture subie fin janvier sur lâArc of Attrition.
Le Français a passĂ© environ huit semaines immobilisĂ© avec un plĂątre avant de reprendre progressivement lâentraĂźnement. Il a depuis rĂ©ussi Ă terminer les 114 km du Swiss Canyon Trail fin mai, mais son UTMB reste malgrĂ© tout construit sur une annĂ©e inhabituelle, avec une longue interruption physique suivie dâun retour trĂšs rapide sur lâultra. Ă cela sâajoute la naissance de son deuxiĂšme enfant le 20 juillet. Casquette Verte lui-mĂȘme ne cache dâailleurs pas le caractĂšre extrĂȘme de son programme. Entre sa fracture, sa reprise, lâUTMB et cette nouvelle vie familiale, son cas illustre lui aussi jusquâoĂč certains coureurs sont prĂȘts Ă pousser la reconstruction dâune saison.
Beñat Marmissolle pose davantage question.
Le vainqueur de lâUTS 100M en mai a abandonnĂ© le 163 km du Val dâAran le 3 juillet alors quâil faisait partie des grands favoris. Il reste attendu sur lâUTMB, mais aucune information publique suffisamment solide ne permet aujourdâhui dâaffirmer que cet abandon Ă©tait provoquĂ© par une blessure ni quâil arrivera diminuĂ© Ă Chamonix. Il serait donc excessif de le classer, Ă ce stade, parmi les coureurs qui prendront le dĂ©part blessĂ©s.
Ces exemples montrent surtout que la notion de « favori » masque des prĂ©parations extrĂȘmement diffĂ©rentes. Entre celui qui arrive avec plusieurs mois dâentraĂźnement sans interruption et celui qui a passĂ© une partie du printemps Ă se soigner, la liste des Ă©lites ne raconte quâune partie de lâhistoire.
Pourquoi ces champions veulent quand mĂȘme prendre le dĂ©part
Courir est aussi leur métier
Câest un Ă©lĂ©ment essentiel lorsquâon cherche Ă comprendre ces dĂ©cisions : Kilian Jornet, Jim Walmsley ou Arthur Joyeux-Bouillon ne sont pas seulement des passionnĂ©s qui ont entourĂ© une date en rouge dans leur calendrier. Ils exercent leur sport professionnellement.
LâUTMB reprĂ©sente lâun des rendez-vous offrant la plus forte exposition de toute la saison. Les sponsors sont prĂ©sents, les mĂ©dias couvrent massivement lâĂ©vĂ©nement et les marques construisent une partie importante de leur communication estivale autour de Chamonix.
Ă cela peuvent sâajouter, selon les contrats et les athlĂštes, des primes de rĂ©sultats, des obligations liĂ©es aux sponsors ou dâautres enjeux Ă©conomiques. Tous ces Ă©lĂ©ments ne sont pas publics et il serait impossible de connaĂźtre prĂ©cisĂ©ment la situation contractuelle de chacun, mais lâenjeu professionnel existe bel et bien.
Dans ces conditions, annoncer un forfait plusieurs semaines avant le dĂ©part ferme immĂ©diatement toutes les portes. Prendre le dĂ©part permet au contraire de conserver une possibilitĂ© de rĂ©ussite jusquâau dernier moment.
Si la douleur reste supportable, une grande performance est encore envisageable. Si elle devient trop forte, lâathlĂšte peut abandonner.
Ce raisonnement est dâautant plus intĂ©ressant que lâabandon nâentraĂźne pas mĂ©caniquement une chute de lâUTMB Index. Un DNF ne vient donc pas effacer les performances prĂ©cĂ©dentes dâun champion dĂ©jĂ solidement installĂ© dans le classement.
Le rapport entre risque et bĂ©nĂ©fice peut ainsi pousser certains athlĂštes Ă tenter leur chance plutĂŽt quâĂ dĂ©clarer forfait Ă distance du dĂ©part.
Une saison entiÚre peut dépendre de quelques courses
Le trail professionnel sâest Ă©galement beaucoup concentrĂ© autour dâun petit nombre de grands rendez-vous.
Lorsquâun athlĂšte construit plusieurs mois de prĂ©paration autour de lâUTMB, renoncer Ă la fin du mois dâaoĂ»t peut donner le sentiment de perdre une partie importante de sa saison. Les heures dâentraĂźnement, les stages en altitude, les reconnaissances du parcours, les dĂ©placements et les sacrifices rĂ©alisĂ©s depuis lâhiver convergent parfois vers ce seul objectif.
Cela aide Ă comprendre pourquoi Kilian Jornet a sacrifiĂ© Sierre-Zinal pour prĂ©server lâUTMB ou pourquoi Arthur Joyeux-Bouillon continue dâespĂ©rer malgrĂ© une prĂ©paration loin dâĂȘtre idĂ©ale.
Ă quinze jours du dĂ©part, la tentation est forcĂ©ment forte de se dire quâil vaut mieux essayer.
Les ultra-traileurs ont appris Ă continuer lorsquâils ont mal
Il existe enfin une dimension propre Ă lâultra-trail.
La douleur fait partie de ce sport. Fatigue musculaire, ampoules, problÚmes digestifs, manque de sommeil ou douleurs diverses accompagnent presque toutes les épreuves de trÚs longue distance.
Un ultra-traileur performant apprend donc prĂ©cisĂ©ment Ă ne pas interprĂ©ter chaque douleur comme un signal lui ordonnant de sâarrĂȘter. Une partie de son expĂ©rience consiste mĂȘme Ă identifier ce quâil peut supporter et ce qui doit rĂ©ellement lâinquiĂ©ter.
Mais cette culture possĂšde aussi une limite : la frontiĂšre entre la douleur normale dâun effort extrĂȘme et celle provoquĂ©e par une vĂ©ritable blessure peut devenir difficile Ă tracer.
La Western States de Kilian Jornet lâa montrĂ©. MĂȘme un athlĂšte possĂ©dant une connaissance exceptionnelle de son propre corps peut prendre le dĂ©part en estimant sa douleur gĂ©rable, puis dĂ©couvrir quelques heures plus tard quâelle ne lâest finalement plus.
Les Ă©lites blessĂ©es donnent le mauvais exemple Ă des milliers dâamateurs
Câest ici que le sujet dĂ©passe finalement le seul cas des Ă©lites.
On peut comprendre les raisons sportives, économiques et professionnelles qui poussent un champion à prendre le départ malgré une blessure. Mais on peut aussi regretter que cette pratique soit parfois présentée comme parfaitement normale, voire héroïque.
Car le trail possĂšde une particularitĂ© que beaucoup dâautres sports professionnels nâont plus : les champions et les amateurs courent encore ensemble.
Sur le Tour de France, un cycliste professionnel blessĂ© Ă©volue dans un univers totalement sĂ©parĂ© du pratiquant qui fait du vĂ©lo le dimanche matin. Ă lâUTMB, Kilian Jornet et Jim Walmsley prennent le mĂȘme dĂ©part et empruntent le mĂȘme parcours que des milliers de coureurs amateurs.
Ils sont donc nécessairement observés, copiés et parfois pris comme modÚles.
Lorsquâun champion explique quâil a dĂ©jĂ couru blessĂ© « beaucoup, beaucoup de fois », le message peut facilement ĂȘtre interprĂ©tĂ© comme une validation de cette pratique. Pourtant, lâamateur ne possĂšde ni le suivi mĂ©dical, ni les capacitĂ©s physiques, ni lâexpĂ©rience permettant Ă ces athlĂštes de prendre des dĂ©cisions aussi fines concernant leur propre corps.
Le risque est alors de transformer une décision professionnelle complexe en rÚgle générale : si Kilian Jornet court avec un genou blessé, pourquoi est-ce que moi je devrais renoncer pour une douleur au tendon ou au genou ?
Câest prĂ©cisĂ©ment lĂ que lâexemplaritĂ© des Ă©lites peut poser problĂšme.
Un code de bonne conduite pourrait accompagner les athlÚtes blessés
Le trail professionnel pourrait peut-ĂȘtre commencer Ă rĂ©flĂ©chir Ă cette question.
Il ne sâagirait Ă©videmment pas dâinterdire Ă un athlĂšte de courir dĂšs quâil ressent une douleur, encore moins de demander aux organisateurs de se transformer en mĂ©decins. Le corps dâun sportif de haut niveau est complexe et une blessure compatible avec lâeffort chez un athlĂšte ne lâest pas nĂ©cessairement chez un autre.
Mais un principe de communication pourrait ĂȘtre posĂ©.
Lorsquâun champion dĂ©cide de courir malgrĂ© une blessure connue, rappeler publiquement quâil bĂ©nĂ©ficie dâun encadrement mĂ©dical et que sa dĂ©cision ne constitue pas un conseil destinĂ© aux pratiquants serait dĂ©jĂ utile.
Les marques, les équipes et les organisateurs pourraient également éviter de transformer systématiquement ces situations en récits héroïques sur le dépassement de soi.
Parce quâun abandon provoquĂ© par une blessure nâest pas un manque de courage.
Et renoncer avant une course peut parfois ĂȘtre une dĂ©cision beaucoup plus difficile que prendre le dĂ©part.
En rĂ©sumĂ©, lâUTMB rĂ©vĂšle aussi les contradictions du trail professionnel
Kilian Jornet, Jim Walmsley et Arthur Joyeux-Bouillon ont des blessures diffĂ©rentes et des situations personnelles incomparables. Rien ne permet aujourdâhui dâaffirmer quâils ne sont pas capables de terminer lâUTMB ou mĂȘme, pour certains, dây rĂ©aliser une grande performance.
Le problĂšme se situe ailleurs.
Le trail est devenu un sport professionnel oĂč les enjeux Ă©conomiques, mĂ©diatiques et sportifs poussent logiquement les meilleurs Ă dĂ©fendre jusquâau dernier moment leur participation aux grandes courses. Mais il reste parallĂšlement une discipline oĂč lâĂ©lite partage encore la ligne de dĂ©part avec le pratiquant ordinaire.
Cette proximité constitue une partie de la beauté du trail.
Elle donne aussi aux champions une responsabilité particuliÚre.
Lorsque les meilleurs coureurs du monde choisissent de prendre le départ blessés, leur décision leur appartient. Mais la maniÚre dont cette décision est racontée concerne, elle, toute la communauté.
Vous pouvez contacter Axelle Anne par MP sur FB ou regarder ses vidéos YouTube.
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