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🎧 Après avoir questionné les liens commerciaux d’Hugo Clément avec Hoka et Overstim.s, Reporterre revient dans l’univers de la montagne avec un sujet totalement différent : le racisme que certaines personnes disent subir lorsqu’elles pratiquent la randonnée, l’alpinisme ou le bivouac.
Il y a quelques semaines, Reporterre s’intéressait aux liens entre Hugo Clément, son activité journalistique et ses partenariats avec plusieurs marques, notamment Hoka et Overstim.s. Une enquête que nous avions relayée sur u-Trail parce qu’elle posait une question directement liée à notre univers : celle de la frontière entre journalisme, influence et sponsoring, à une époque où ces trois sphères se croisent de plus en plus dans le trail.
Cette fois, le média écologiste revient dans les espaces naturels par une porte complètement différente. Dans un article signé Alexandre-Reza Kokabi et publié dans le cadre de sa série Le renouveau de la rando, Reporterre donne la parole à des pratiquants qui racontent les regards, les remarques, les soupçons ou les comportements racistes auxquels ils disent avoir été confrontés en montagne. Le média résume lui-même son angle en expliquant que la randonnée, l’alpinisme ou le bivouac sont souvent présentés comme des pratiques universelles, alors que ces espaces restent, eux aussi, traversés par les discriminations.
Cet article n’établit aucun lien entre Hugo Clément et les faits de racisme évoqués dans la nouvelle enquête de Reporterre.
Reporterre parle du racisme dans le trail à travers la randonnée, l’alpinisme et le bivouac
Il faut d’abord être précis sur un point : Reporterre ne publie pas une enquête consacrée spécifiquement au trail. Le sujet porte sur la randonnée, l’alpinisme et le bivouac, ce qui n’est évidemment pas la même chose. Pour autant, les frontières entre ces pratiques restent suffisamment proches pour que la question concerne aussi directement notre milieu.
Les traileurs fréquentent les mêmes vallées, empruntent souvent les mêmes sentiers, passent par les mêmes refuges et partagent une partie des mêmes codes culturels que les randonneurs ou les alpinistes. Beaucoup viennent d’ailleurs de ces disciplines, ou les pratiquent parallèlement. C’est donc moins la nature exacte de l’activité qui importe ici que la question posée derrière : qui se sent réellement légitime lorsqu’il arrive en montagne ?
Dans l’imaginaire collectif, la réponse semble évidente. La montagne appartient à tout le monde, personne n’est censé posséder symboliquement un sentier parce qu’il vit dans les Alpes depuis trois générations, maîtrise parfaitement les codes du milieu ou possède davantage d’expérience que les autres. Pourtant, les témoignages relayés autour de l’article de Reporterre racontent parfois une réalité différente, faite de regards insistants, de remarques sur la présence de certaines personnes ou encore d’un étonnement exprimé face à leur pratique de la montagne.
Les réactions publiées sous le sujet montrent d’ailleurs que la question ne fait pas consensus. Certains témoignages confirment l’existence de comportements racistes, tandis que d’autres pratiquants expliquent n’avoir jamais rencontré ce type de problème et refusent l’idée que le monde montagnard serait plus concerné qu’un autre milieu. Cette nuance est importante : l’article de Reporterre ne permet pas d’affirmer que la montagne serait, dans son ensemble, un espace raciste. Il donne avant tout la parole à des personnes qui racontent des expériences précises et mettent en lumière un sujet rarement abordé dans les médias outdoor.
À première vue, le rapprochement avec l’enquête consacrée à Hugo Clément paraît assez artificiel. D’un côté, Reporterre s’intéressait au financement de Vakita, aux partenariats commerciaux et à la question de l’indépendance journalistique lorsqu’un journaliste devient lui-même ambassadeur de marques présentes dans l’univers du trail. De l’autre, le média publie aujourd’hui un article consacré au racisme vécu ou ressenti par certains pratiquants en montagne.
Les deux sujets sont très différents, mais ils peuvent aussi révéler quelque chose de plus large dans la manière dont Reporterre regarde désormais les sports de nature. C’est ici une analyse de notre part, et non une intention revendiquée par le média : la montagne n’est plus seulement envisagée comme un espace écologique qu’il faudrait protéger, mais aussi comme un milieu social avec ses codes, ses rapports de pouvoir, ses modèles économiques et ses contradictions.
Pendant longtemps, la couverture écologique de la montagne s’est principalement concentrée sur le recul des glaciers, l’artificialisation, les stations de ski, la biodiversité ou la fréquentation touristique. Tous ces sujets restent évidemment centraux. Mais le développement spectaculaire de la randonnée, du trail et, plus largement, de l’outdoor fait apparaître d’autres questions : qui fréquente aujourd’hui ces espaces, qui en définit les codes, quelles marques financent cet univers, quels influenceurs en façonnent l’image et quelles catégories de pratiquants y sont les plus visibles ?
C’est peut-être là que se trouve le véritable fil conducteur entre les deux enquêtes. Avec Hugo Clément, Reporterre regardait ce qui se joue derrière l’image très positive du sport outdoor en matière d’argent, de communication et d’indépendance. Avec ce nouveau sujet, le média regarde cette fois ce qui se joue en matière de représentation et d’accès symbolique à la montagne.
Autrement dit, Reporterre semble s’intéresser de plus en plus à ce qu’il y a derrière l’image carte postale des sports de nature.
Le trail ne peut pas être complètement extérieur à ces questions sociétales
Il serait difficile d’imaginer que le trail puisse constituer une sorte de bulle totalement imperméable à des comportements ou à des préjugés qui existent ailleurs dans la société. Notre sport s’est considérablement démocratisé au cours des quinze dernières années, les courses réunissent désormais plusieurs milliers de personnes et les plus grands événements accueillent des coureurs venus du monde entier.
Cette internationalisation ne signifie pourtant pas nécessairement que toutes les représentations ont évolué à la même vitesse. Pendant longtemps, l’image dominante du trail français est restée relativement homogène, aussi bien dans la publicité que dans la communication des marques, les médias spécialisés ou les profils choisis comme ambassadeurs. Les choses commencent progressivement à changer, mais cette évolution reste récente.
C’est précisément sur ce terrain que l’article de Reporterre peut intéresser le trail. L’inclusion dans un sport ne consiste pas uniquement à permettre à chacun de s’inscrire à une course ou d’acheter une paire de chaussures. Elle suppose aussi que les pratiquants puissent se sentir légitimes dans cet environnement, sans devoir démontrer davantage que les autres qu’ils connaissent les codes, qu’ils respectent la montagne ou qu’ils ont leur place sur les sentiers.
La montagne est ouverte à tous, mais ses codes peuvent parfois produire l’effet inverse
Le monde de la montagne entretient depuis longtemps un discours fondé sur des valeurs positives : l’humilité, la solidarité, le respect, l’entraide et la simplicité. Ces valeurs existent réellement et expliquent d’ailleurs en partie l’attachement très fort que beaucoup de pratiquants éprouvent pour cet univers.
Mais il existe aussi une autre réalité, plus difficile à regarder, qui apparaît régulièrement dans les débats entre montagnards, randonneurs et traileurs : celle de savoir qui serait suffisamment expérimenté, suffisamment légitime ou suffisamment respectueux pour appartenir au milieu. Le débutant équipé chez Décathlon, le citadin, le touriste, le traileur qui court au lieu de marcher ou encore l’influenceur fraîchement arrivé sont parfois immédiatement renvoyés à leur supposée ignorance des règles de la montagne.
Ces formes de mépris ne doivent évidemment pas être confondues avec le racisme, car elles ne relèvent ni de la même logique ni de la même gravité. Elles montrent néanmoins que la montagne possède, elle aussi, ses codes sociaux et que certains pratiquants peuvent parfois se comporter comme s’ils étaient chargés d’en contrôler l’accès symbolique.
Lorsque la couleur de peau, l’origine supposée ou l’apparence viennent s’ajouter à cette logique de légitimité, la question change alors de dimension.
En résumé, Reporterre commence surtout à raconter la société qui se cache derrière les sports outdoor
C’est sans doute ce qui rend cette succession d’articles intéressante. Le trail, la randonnée et l’alpinisme sont très souvent racontés à travers une imagerie extrêmement positive, faite de liberté, de nature, de dépassement de soi, d’aventure ou de solidarité. Toutes ces dimensions existent, mais elles ne suffisent plus à raconter ce que sont devenus les sports outdoor, qui constituent désormais aussi un marché, un espace médiatique, un milieu professionnel et un univers social traversé par les mêmes tensions que le reste de la société.
Le racisme évoqué aujourd’hui par Reporterre n’est d’ailleurs pas un phénomène isolé lorsqu’on observe les débats qui traversent le trail. Ces derniers mois, d’autres signaux très marqués sont apparus : commentaires transphobes, discours hostiles à certaines évolutions de la société, valorisation de modèles familiaux très traditionnels, ou encore difficulté persistante à remettre en cause la place assignée aux femmes dans certaines trajectoires sportives. Dans plusieurs carrières de haut niveau, ce sont ainsi encore les conjointes qui réduisent leur activité professionnelle, voire arrêtent de travailler, afin de prendre en charge une plus grande partie de la vie familiale et de permettre au coureur de poursuivre sa carrière.
On retrouve également cette résistance au changement dans la manière même de consommer le trail. Alors que le réchauffement climatique transforme déjà les conditions de pratique en montagne, une partie des élites et de l’écosystème continue de défendre un modèle fondé sur l’accumulation des courses, les déplacements internationaux et les allers-retours en avion d’un continent à l’autre. Le paradoxe est particulièrement visible dans un sport qui revendique en permanence son lien avec la nature, tout en acceptant difficilement l’idée que cette relation puisse imposer de renoncer à certaines habitudes.
La question de la chasse complète encore ce tableau. Depuis des années, les conflits d’usage entre chasseurs, traileurs, randonneurs et vététistes montrent à quel point l’accès à la nature reste aussi un sujet politique. Là encore, les débats dépassent largement la simple sécurité sur les sentiers : ils opposent parfois une conception traditionnelle de la campagne, dans laquelle la chasse occupe une place historique centrale, à des pratiquants qui revendiquent un autre usage des espaces naturels et refusent que certaines périodes ou certains territoires leur deviennent de fait difficilement accessibles.
Racisme, transphobie, rapports femmes-hommes, chasse ou refus de modifier des modes de consommation très carbonés ne sont évidemment pas des sujets équivalents et il serait artificiel de les confondre. **Mais leur récurrence autour du même univers révèle un milieu beaucoup moins politiquement neutre que l’image consensuelle du sport nature pourrait le laisser croire.** Derrière le trail moderne, connecté, écologique et ouvert sur le monde apparaissent aussi des réflexes très conservateurs, parfois réactionnaires, dès lors qu’il s’agit de remettre en cause des normes, des privilèges ou des habitudes installées.
Cela ne permet pas d’affirmer que le trail serait « un sport d’extrême droite ». En revanche, cela autorise à poser une question beaucoup plus intéressante : **pourquoi autant de marqueurs traditionnellement associés aux cultures conservatrices trouvent-ils un écho aussi visible dans une partie de notre milieu ?**
C’est peut-être finalement ce que les enquêtes de Reporterre et les débats que nous observons depuis plusieurs années commencent à faire apparaître : derrière les paysages, les dossards et le discours sur la nature, le trail est aussi devenu un terrain où s’affrontent différentes visions de la société.
Pris séparément, ces phénomènes ne disent évidemment pas tous la même chose et ne peuvent pas être confondus. Mais mis bout à bout, ils dessinent malgré tout un environnement où des représentations très conservatrices, parfois franchement réactionnaires, trouvent un terrain d’expression particulièrement visible.
C’est peut-être l’un des angles morts du trail moderne. Derrière l’image d’un sport ouvert, libre, connecté à la nature et volontiers présenté comme progressiste sur les questions environnementales, subsistent aussi des réflexes identitaires, des rapports de genre très traditionnels et une hostilité parfois virulente envers ceux qui sortent des normes dominantes.
Cela ne signifie pas que le trail serait, dans son ensemble, un sport d’extrême droite. Ce serait une généralisation abusive. En revanche, la répétition de certains marqueurs idéologiques pose question, notamment lorsqu’ils apparaissent avec une telle régularité dans les commentaires, les débats ou les représentations de notre milieu.
Courir dans la nature ne nous extrait donc pas seulement de la société : cela révèle parfois, au contraire, les fractures politiques et culturelles qui la traversent.
Avec Hugo Clément, Reporterre s’intéressait à l’argent, aux marques et à l’indépendance journalistique. Dans cette nouvelle enquête, le média regarde la manière dont certaines personnes disent être accueillies lorsqu’elles arrivent en montagne. Les sujets sont profondément différents, mais ils racontent peut-être une même évolution : les sports de nature ne sont plus seulement observés à travers les paysages qu’ils traversent, mais aussi à travers la société qui les pratique.
Source
- Reporterre, série Le renouveau de la rando, article d’Alexandre-Reza Kokabi consacré au racisme dans les espaces naturels.
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