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🎧 Il aura suffi qu’un article de Libération explique que l’écart de performance entre hommes et femmes se réduit à mesure que les distances s’allongent pour déclencher une quantité impressionnante de réactions.
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Certaines sont argumentées, d’autres franchement ironiques, d’autres encore glissent très vite vers la boxe, l’armée, la cuisine, les soldes ou la supposée idéologie de Libération.
Le débat ne porte pas seulement sur la physiologie de l’ultra-endurance. Il montre aussi à quel point la possibilité qu’une femme puisse, dans certaines circonstances, rivaliser avec un homme ou le battre continue de déranger une partie du milieu.
Les cinq arguments de ces messieurs pour rabaisser les ultra-traileuses
Premier argument : les hommes restent devant, donc les femmes ne sont pas meilleures
C’est l’objection la plus sérieuse et la plus fréquente. Plusieurs internautes rappellent que sur les grandes courses actuelles, les meilleurs hommes restent plus rapides que les meilleures femmes.
L’un compare les records de l’UTMB et du 200 mètres pour expliquer que l’écart reste important. Un autre estime qu’en trail, il faudrait surtout comparer les élites et rappelle qu’il subsiste encore un écart significatif sur l’Ultra Marin.
Sur ce point, ils ont raison : aujourd’hui, sur l’UTMB, Zegama, Sierre-Zinal, Hardrock et sur la majorité des courses de haut niveau, les meilleurs hommes restent devant.
Mais l’article de Libération ne dit pas le contraire. Il s’intéresse à une autre question : celle de savoir si cet écart diminue à mesure que les distances deviennent extrêmes, jusqu’à éventuellement atteindre un point de croisement sur des formats de plusieurs centaines de kilomètres ou plusieurs jours. C’est donc un peu comme répondre à une étude sur ce qui pourrait se passer à 400 kilomètres en brandissant le classement d’une course de 170 kilomètres. Le chiffre est exact, mais il ne répond pas totalement au sujet.
Deuxième argument : dès qu’on parle de femmes, ce serait forcément idéologique
Une autre partie des commentaires quitte très vite le terrain sportif pour s’attaquer à Libération lui-même.
Certains internautes ironisent sur la notion de « barrières sociales », en demandant si « le patriarcat empêche les femmes de courir ». D’autres dénoncent une « idéologie poussée à l’extrême ».
Un autre commentaire reconnaît pourtant que le poids et l’économie de course peuvent favoriser les femmes sur longue distance, avant d’accuser finalement l’article d’être « au service d’une idéologie ».
On peut discuter cette analyse. Mais transformer immédiatement toute réflexion sur les obstacles sociaux rencontrés par les femmes en bataille idéologique montre surtout à quel point ce type de sujet reste inflammable.
Troisième argument : pour défendre la supériorité masculine, certains comparent l’ultra-trail à des sports de force purement virilistes comme la boxe
C’est probablement la partie la plus révélatrice des commentaires.
À partir d’un article consacré à l’ultra-endurance, une discussion entière s’est développée autour de la boxe. Certains expliquent qu’à poids égal, une femme ne pourrait jamais rivaliser avec un homme. Un commentaire affirme même que des championnes de France seraient moins difficiles à battre que des hommes débutants.
Puis le débat glisse encore davantage et arrive sur l’armée, avec des exemples de marches de 30 kilomètres avec 30 kilos de matériel et des anecdotes sur des femmes militaires qui peineraient à porter leur sac.
La boxe, le combat ou le port de charges lourdes font intervenir des qualités où les différences moyennes de force et de puissance entre hommes et femmes jouent évidemment un rôle majeur.
L’ultra-endurance pose précisément une autre question : que se passe-t-il lorsque la force maximale et la puissance deviennent moins déterminantes, tandis que l’économie énergétique, la résistance à la fatigue, la gestion de l’allure ou l’utilisation des lipides prennent davantage d’importance ?
Le plus intéressant est donc moins le contenu de ces comparaisons que leur apparition.
Quatrième argument : les bonnes vieilles blagues sexistes et misogynes sur les femmes
Ensuite viennent les commentaires qui ne cherchent même plus vraiment à discuter l’étude.
Un internaute plaisante en expliquant que les hommes marchent devant parce qu’ils savent que leurs femmes les rattraperont au 500e kilomètre. Un autre répond que les hommes finissent par avoir faim et doivent donc attendre « madame ».
Ailleurs, l’endurance féminine devient « l’habitude des soldes » et la « tournée des vitrines ».
On peut évidemment mettre certaines de ces phrases sur le compte de l’humour. Mais le registre choisi reste frappant : dès que les performances féminines sont mises en avant, on revient très vite à l’épouse, au shopping, à la cuisine ou aux clichés traditionnels sur les femmes.
Et c’est là que l’article de Libération produit presque malgré lui une expérience grandeur nature.
Il parle de la place des femmes dans un univers historiquement masculin, des représentations qui leur sont associées et de la difficulté de certaines d’entre elles à se projeter dans des pratiques sportives extrêmes.
Cinquième argument : « les femmes peuvent être endurantes, mais surtout ne disons pas qu’elles sont meilleures »
C’est sans doute la réaction la plus subtile.
Plusieurs commentaires reconnaissent volontiers certains avantages féminins sur la longue distance. Ils évoquent l’utilisation des lipides, l’économie énergétique, une meilleure gestion de l’allure ou une résistance différente à la fatigue.
Un internaute explique par exemple que les hommes ont davantage de masse musculaire et consomment plus d’énergie, tandis que les femmes seraient mieux armées pour certains efforts d’endurance.
Mais presque immédiatement apparaît une limite : oui, les femmes peuvent réduire l’écart, mais il ne faudrait surtout pas aller jusqu’à dire qu’elles pourraient être meilleures.
C’est ici que le débat devient presque sémantique.
Dire que les femmes sont aujourd’hui meilleures que les hommes sur l’ensemble du trail serait évidemment faux. Dire qu’elles peuvent être meilleures sur certaines formes extrêmes d’endurance est en revanche une hypothèse étudiée et déjà illustrée ponctuellement par certaines performances au scratch.
En résumé, le trail est encore un sport très réactionnaire
La polémique dit surtout une chose : il suffit encore d’évoquer la possibilité qu’une femme puisse être meilleure qu’un homme dans certaines formes d’ultra-endurance pour voir ressurgir les mêmes réflexes.
On ressort immédiatement les records masculins, puis la boxe, l’armée, la force physique, les différences biologiques, les accusations d’idéologie et, au passage, quelques blagues sur les femmes, la cuisine ou les soldes.
Dès que la vieille hiérarchie entre hommes et femmes semble pouvoir bouger, même légèrement et sur des formats très particuliers, une partie du milieu se crispe.
Le trail aime pourtant se présenter comme un sport moderne, ouvert, libre et débarrassé des vieux codes. À lire certaines réactions, il faut reconnaître qu’il en reste encore beaucoup.
Sur la question des rapports entre hommes et femmes, le trail reste un sport sacrément réactionnaire.
La difficulté semble donc parfois moins liée aux données qu’au mot lui-même. « Meilleures ». C’est peut-être ce mot qui dérange le plus.
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