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🎧 Cet été, les records se sont multipliés en montagne, le plus souvent sous l’impulsion de traileurs ou de spécialistes de l’ultra-endurance.
François D’Haene a repris le record du GR20 en 29 h 46 min, Aurélien Sanchez a établi un nouveau FKT sur le Pacific Crest Trail en 45 jours, 20 heures et 11 minutes, tandis que plusieurs autres grandes traversées ont été transformées en défis chronométrés. Le dernier exploit en date est celui de Frédéric Splendore, parti de Monaco le 24 juillet et arrivé à Trieste après avoir parcouru environ 2 000 km de Via Alpina en 23 jours et 12 heures, avant de poursuivre son projet jusqu’en Ukraine.
Sous l’annonce de cette performance, un internaute a résumé son agacement ainsi : « Et encore et encore des records (…) Cessez de nous gaver avec ces exploits et évoquez ceux qui savent savourer la nature ! »
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Pourquoi cette lassitude face aux records en montagne ?
La réaction peut sembler excessive, mais elle dit quelque chose d’un malaise plus large. Ce qui fatigue certains pratiquants n’est pas forcément la performance elle-même, encore moins le fait que des athlètes cherchent à repousser leurs limites. C’est plutôt l’impression que la montagne est désormais racontée presque exclusivement à travers ce qui se mesure, se compare et se bat.
Parce qu’un record chasse immédiatement le précédent
La mécanique est devenue familière. Un itinéraire est parcouru en un certain temps, puis quelqu’un revient quelques semaines ou quelques mois plus tard pour aller plus vite. Ensuite vient une nouvelle tentative, parfois avec moins d’assistance, une autre variante ou un enchaînement supplémentaire.
C’est ce que caricature très bien le commentaire publié sous la performance de Frédéric Splendore avec l’idée du prochain exploit « aller-retour puis tout nu ». Derrière l’ironie, il y a cette impression d’escalade permanente, comme si une aventure devait toujours devenir plus rapide, plus longue ou plus extrême pour continuer à exister médiatiquement.
Parce que la montagne est devenue très facile à transformer en chiffres
Le trail et l’ultra-endurance se prêtent particulièrement bien à cette évolution. Distance, dénivelé, temps, vitesse moyenne, segment Strava, FKT, UTMB Index : presque tout peut désormais être quantifié.
Cette culture de la mesure a profondément changé la façon de pratiquer et de raconter la montagne. Un sentier peut devenir un segment, une traversée un record potentiel et une journée en altitude une performance comparable à celle du voisin ou du précédent détenteur du meilleur temps.
Le résultat est simple : ce qui se chiffre devient naturellement plus visible.
Parce que l’expérience ordinaire de la montagne fait beaucoup moins de bruit
À l’inverse, celui qui part marcher toute une journée, celui qui court six heures sans regarder sa montre ou celui qui revient simplement profiter d’un itinéraire qu’il aime produit très peu de matière médiatique.
Il n’y a pas de record, pas de classement, pas de chiffre spectaculaire à mettre en avant. Pourtant, c’est probablement cette relation-là à la montagne qui concerne le plus grand nombre.
Cette différence de visibilité finit par donner l’impression que l’expérience n’a de valeur que lorsqu’elle devient exceptionnelle.
Parce que les tensions autour des usages de la montagne sont déjà fortes
Cette lassitude arrive aussi dans un contexte où les usages de la montagne sont de plus en plus discutés. Les habitants, les refuges, les éleveurs, les randonneurs, les touristes et les sportifs partagent les mêmes espaces, avec des attentes parfois très différentes.
Les récents débats autour du comportement de certains visiteurs en montagne montrent bien que le sujet dépasse largement le trail. À mesure que la fréquentation augmente, la question de la manière dont chacun occupe l’espace devient plus sensible.
Dans ce contexte, voir la montagne transformée en terrain de performance permanente peut accentuer chez certains l’impression qu’elle est de plus en plus consommée comme un produit sportif.
Parce que le récit médiatique valorise naturellement l’exploit
Il faut aussi regarder du côté des médias et des réseaux sociaux. Un record est facile à raconter. Il tient en quelques chiffres, il crée une comparaison immédiate et il donne une raison claire de cliquer.
Deux mille kilomètres, 100 000 mètres de dénivelé, 23 jours et 12 heures : l’information est spectaculaire et immédiatement compréhensible.
À l’inverse, raconter quelqu’un qui prend son temps, s’arrête, observe et revient heureux sans rien avoir battu demande un autre type de récit, beaucoup moins adapté aux logiques actuelles de visibilité.
Performance ou expérience : faut-il vraiment choisir ?
Opposer totalement les deux serait pourtant trop simple. Rien ne permet de considérer qu’un athlète lancé dans un record apprécie moins la montagne qu’un randonneur qui avance lentement.
L’intensité peut elle aussi produire une relation très forte au terrain, au paysage, à la fatigue et aux conditions naturelles. Frédéric Splendore racontait d’ailleurs son épuisement après un passage très technique effectué de nuit, au terme d’une journée interminable.
La performance peut donc être une expérience à part entière.
Le vrai problème apparaît lorsque cette façon de vivre la montagne devient la seule qui semble digne d’être racontée.
À force de mettre en avant celui qui va plus vite, plus loin ou plus longtemps, on finit par rendre presque invisible celui qui vient simplement passer du temps dehors. Or le trail tient justement dans cette coexistence : certains veulent battre un temps, d’autres veulent seulement suivre un sentier.
La montagne peut être un terrain de performance sans devenir uniquement un stade. Et peut-être que la vraie question n’est pas de choisir entre chrono et contemplation, mais de continuer à donner une place aux deux.
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