En ultra-trail, partir moins vite peut devenir un avantage
L’une des explications les plus intĂ©ressantes concerne la maniĂšre de courir.
Le physiologiste Guillaume Millet souligne que les femmes ont gĂ©nĂ©ralement une gestion de lâallure plus conservatrice. Sur une Ă©preuve courte, quelques secondes perdues au dĂ©part peuvent coĂ»ter cher. Sur un ultra de vingt, trente ou cinquante heures, la logique s’inverse complĂštement.
Le principal danger consiste souvent Ă dĂ©penser trop d’Ă©nergie pendant les premiĂšres heures.
Charlotte Boucheix dĂ©crit d’ailleurs un phĂ©nomĂšne que connaissent beaucoup de traileurs : les hommes auraient davantage tendance Ă partir vite, avant de ralentir plus fortement au fil de la course, alors que les femmes adopteraient plus volontiers une stratĂ©gie tournĂ©e vers la durĂ©e.
Autrement dit, une partie de la rĂ©duction de l’Ă©cart observĂ© entre les sexes pourrait venir non seulement des capacitĂ©s physiques, mais Ă©galement du pacing, c’est-Ă -dire de la façon dont chaque coureur rĂ©partit son effort.
Sur un ultra-trail, partir moins vite ne signifie donc pas nĂ©cessairement courir moins bien. Cela peut au contraire permettre de courir plus vite sur l’ensemble de l’Ă©preuve.
Les hommes auraient davantage Ă perdre en partant trop vite
C’est un paradoxe classique de l’ultra.
Un coureur capable de produire davantage de puissance dispose thĂ©oriquement d’un avantage. Mais s’il utilise cette capacitĂ© trop tĂŽt, il peut ensuite subir une baisse d’allure considĂ©rable.
Fatigue musculaire, baisse des rĂ©serves Ă©nergĂ©tiques, problĂšmes digestifs, surchauffe, douleurs ou simple incapacitĂ© Ă maintenir le rythme initial : sur plusieurs dizaines d’heures, une erreur commise au dĂ©but de la course peut se payer trĂšs longtemps.
Une stratĂ©gie plus prudente peut donc progressivement effacer une partie de l’avantage obtenu grĂące Ă une vitesse supĂ©rieure.
L’Ă©tude de RunRepeat relĂšve justement que plus la distance augmente, plus l’Ă©cart moyen entre les femmes et les hommes se rĂ©duit. Ses auteurs Ă©voquent eux-mĂȘmes la meilleure gestion de l’allure des femmes comme l’une des pistes permettant de comprendre ce phĂ©nomĂšne.
La physiologie compte également
Réduire cette différence au seul départ serait néanmoins excessif.
Plusieurs caractĂ©ristiques physiologiques peuvent Ă©galement favoriser les femmes lorsque l’intensitĂ© diminue et que la durĂ©e de l’effort augmente.
Guillaume Millet Ă©voque notamment une proportion plus importante de fibres musculaires de type I, particuliĂšrement rĂ©sistantes Ă la fatigue, ainsi qu’une meilleure capacitĂ© Ă utiliser les lipides comme source d’Ă©nergie. Cette utilisation des graisses peut contribuer Ă prĂ©server davantage les rĂ©serves glucidiques pendant un effort extrĂȘmement long.
Ă l’inverse, certains avantages masculins jouent davantage lorsque la vitesse devient dĂ©terminante, notamment une VO2 max gĂ©nĂ©ralement supĂ©rieure et une capacitĂ© plus importante de transport de l’oxygĂšne.
Or, plus une épreuve dure longtemps, moins elle se court à proximité de la VO2 max.
Le poids relatif de cet avantage diminue donc progressivement.
Cela ne signifie pas que les femmes battent systématiquement les meilleurs hommes
Le seuil de 314 km mĂ©rite lui aussi d’ĂȘtre relativisĂ©.
Il s’agit d’un rĂ©sultat statistique Ă©tabli Ă partir des allures moyennes des participants prĂ©sents dans les donnĂ©es analysĂ©es. Il ne constitue pas une frontiĂšre physiologique Ă partir de laquelle l’avantage masculin disparaĂźtrait brusquement.
Guillaume Millet estime d’ailleurs que l’existence d’un vĂ©ritable « point de croisement » entre les meilleurs hommes et les meilleures femmes reste hypothĂ©tique. Il souligne Ă©galement qu’une victoire fĂ©minine au scratch sur une course extrĂȘmement longue ne permet pas forcĂ©ment de conclure Ă une supĂ©rioritĂ© gĂ©nĂ©rale si les meilleurs spĂ©cialistes masculins de la discipline ne participent pas Ă l’Ă©preuve.
L’observation reste nĂ©anmoins remarquable : les donnĂ©es montrent bien que l’Ă©cart entre les sexes se contracte fortement avec la distance.
En ultra-trail, savoir ralentir au dĂ©but peut permettre d’aller plus vite Ă la fin
C’est peut-ĂȘtre finalement l’enseignement le plus intĂ©ressant pour les traileurs amateurs.
Sur ultra, posséder la meilleure vitesse de base ne suffit pas. La performance dépend aussi de la capacité à maßtriser son allure pendant les premiÚres heures, à préserver ses ressources et à accepter de courir temporairement en dessous de ce que les jambes permettraient de faire.
Et sur ce terrain, les femmes pourraient disposer d’un avantage comportemental : elles sembleraient plus souvent accepter de partir prudemment.
Une stratégie qui paraßt conservatrice au départ peut alors devenir beaucoup plus offensive vingt, trente ou quarante heures plus tard.
L’ultra-trail offre ainsi une situation assez singuliĂšre dans le sport d’endurance : plus la distance augmente, plus la capacitĂ© Ă rĂ©sister Ă la fatigue et Ă gĂ©rer son effort prend le dessus sur la vitesse pure. Et partir moins vite peut finir par devenir l’une des meilleures façons d’arriver plus vite.
Sources
Cet article sâappuie notamment sur lâanalyse The State of Ultra Running 2020, rĂ©alisĂ©e par RunRepeat avec lâInternational Association of Ultrarunners Ă partir de plus de 5 millions de rĂ©sultats, ainsi que sur les travaux et dĂ©clarations du physiologiste Guillaume Millet repris par LibĂ©ration. LâĂ©tude met en Ă©vidence une rĂ©duction progressive de lâĂ©cart moyen de performance entre hommes et femmes Ă mesure que la distance augmente, tout en rappelant que ces donnĂ©es agrĂšgent des coureurs de niveaux trĂšs diffĂ©rents.
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