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🎧 À la suite d’une story de Nouchka Simic sur la pertinence de transporter une banane pendant un trail, le débat a rapidement dépassé la simple question nutritionnelle.
Parmi les alternatives évoquées, le gel énergétique a été souvent cité.
Nous avons d’abord discuté son raisonnement sur le poids et l’apport en glucides, puis interrogé le mélange des casquettes entre expertise professionnelle, influence et partenariats commerciaux.
Mais un point mérite d’être traité à part : l’environnement. Car opposer la banane au gel uniquement en fonction de ce que le traileur porte dans son sac revient à oublier tout ce qui se passe avant et après la course. Culture, transformation, raffinage, emballage, réfrigération, transport, déchets : pour comparer honnêtement les deux produits, il faut regarder leur cycle de vie de bout en bout.
Et quand on fait cet exercice, la banane n’est plus du tout le choix écologiquement absurde que pourrait laisser penser la seule évocation de son transport sur longue distance.
Banane contre gel énergétique : si on compare vraiment de bout en bout, le match change
Comparer une banane et un gel énergétique uniquement à partir du poids que le traileur transporte dans son sac est très réducteur. Sur ce terrain précis, le gel gagne évidemment : il concentre 20 à 30 grammes de glucides dans quelques dizaines de grammes de produit, alors qu’une banane moyenne pèse autour de 120 grammes.
Mais le poids porté pendant la course n’est pas l’empreinte environnementale du produit.
Pour comparer sérieusement une banane et un gel, il faut regarder leur cycle de vie de bout en bout : matières premières, production, transformation, conditionnement, emballage, transport, conservation et enfin traitement du déchet.
La banane : agriculture, réfrigération et beaucoup de bateau
La banane n’est évidemment pas neutre pour l’environnement. Il faut la cultiver, utiliser des terres et de l’eau, éventuellement des engrais, la récolter, la conditionner, l’emballer pour le transport, la maintenir à température contrôlée puis l’acheminer jusqu’en Europe.
La FAO, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, souligne d’ailleurs que le transport maritime réfrigéré représente une part importante de l’empreinte de la filière banane. L’utilisation de conteneurs réfrigérés modernes a néanmoins permis de réduire sensiblement les émissions du transport maritime par rapport aux anciens navires frigorifiques.
Les analyses de cycle de vie disponibles donnent des ordres de grandeur assez cohérents. Une étude consacrée aux bananes équatoriennes exportées estime leur empreinte entre 0,45 et 1,04 kg de CO₂e par kilogramme, principalement en fonction du transport maritime utilisé.
Une étude de 2024 portant sur des bananes cultivées au Costa Rica puis consommées en Europe arrive à 0,805 kg CO₂e/kg.
Une autre analyse de la filière équatorienne estime l’empreinte à environ 0,6 kg CO₂e/kg lorsque la banane atteint le port étranger, en identifiant notamment la production agricole, l’emballage et le transport comme postes importants.
À partir des ACV publiées, une banane de 120 grammes représente grossièrement entre 50 et 125 grammes de CO₂e, selon son origine et sa chaîne logistique.
Ce chiffre prend en compte beaucoup plus que le simple trajet en bateau : la culture, le conditionnement et différentes étapes logistiques entrent également dans le calcul.
Le fait qu’elle vienne de loin n’est donc pas suffisant
C’est particulièrement important parce que l’intuition « loin = très polluant » fonctionne mal lorsque la marchandise voyage par bateau.
Une étude récente consacrée au transport international des fruits estime les émissions du transport maritime entre 0,31 et 0,84 kg CO₂e par kilogramme de fruits selon les scénarios étudiés, tandis que les fruits transportés par avion atteignent environ 11,35 kg CO₂e/kg.
Autrement dit, une banane arrivée par bateau et une banane transportée par avion n’ont environnementalement presque rien à voir.
C’est aussi pourquoi le seul nombre de kilomètres parcourus est un très mauvais indicateur. Un produit peut venir de très loin tout en voyageant par un mode de transport relativement efficace par tonne transportée.
⚠️ Le localisme, un argument écologique investi par l’extrême droite
Le localisme consiste, au sens large, à privilégier une production et une consommation ancrées dans un territoire, en valorisant les circuits courts, les produits locaux et la relocalisation des activités.
En France, cette notion a notamment été investie et théorisée par différents courants de droite radicale et d’extrême droite, qui l’associent à l’« enracinement », à la protection du territoire et, selon les mouvements, à une conception identitaire de l’écologie.
Précisons immédiatement ce que nous ne sommes pas en train de dire : nous n’affirmons évidemment pas que Nouchka Simic, son agence ou ses partenaires appartiennent à l’extrême droite, ni même qu’ils se réclament du localisme politique.
En revanche, nous observons que son ironie sur le « transport de fruits sur longue distance » reprend, consciemment ou non, un ressort que l’on retrouve dans certains discours localistes : présenter comme écologiquement suspect ce qui vient de loin, en faisant de la proximité géographique une valeur environnementale en elle-même.
Or la réalité est plus complexe. La distance parcourue ne suffit pas à déterminer l’empreinte carbone d’un produit : le mode de production, le transport utilisé, la transformation, la réfrigération et l’emballage peuvent peser davantage dans le bilan final.
Une banane transportée sur plusieurs milliers de kilomètres par bateau peut ainsi conserver une empreinte carbone relativement contenue, ce qui montre les limites de l’équation simpliste « loin = mauvais, local = écologique ».
Le gel : beaucoup moins lourd, mais beaucoup plus transformé
Face à cela, le gel énergétique possède un énorme avantage logistique : il est petit et léger.
Mais avant d’arriver dans la poche du traileur, il faut lui aussi être produit.
Prenons simplement la composition d’un gel Energix d’Overstims. On trouve notamment du sirop de glucose, de l’eau, des maltodextrines, du fructose, des acides aminés et des arômes.
Il ne s’agit donc pas d’un produit agricole simplement récolté puis transporté. Chacun de ces ingrédients doit être produit ou extrait, et certains doivent être transformés industriellement. Les maltodextrines, par exemple, sont des glucides obtenus à partir de l’amidon.
Il faut ensuite fabriquer la recette, mélanger les ingrédients, produire et imprimer le conditionnement, remplir les sachets, les emballer pour leur distribution, transporter le produit fini puis traiter l’emballage après consommation.
Le gel gagne donc sur le poids transporté par l’athlète, mais il cumule davantage d’étapes industrielles avant même que l’athlète ne le mette dans sa poche.
Et son emballage n’est pas un détail
Une banane possède naturellement une peau qui protège le fruit, même si sa chaîne logistique nécessite évidemment des cartons et d’autres matériaux de conditionnement.
Un gel doit, lui, être conditionné dans un emballage individuel suffisamment résistant et étanche pour conserver pendant des mois un mélange liquide ou semi-liquide.
Et après quelques secondes de consommation, ce sachet devient un déchet.
L’emballage n’est pas un sujet marginal dans l’empreinte environnementale de l’alimentation : selon la FAO, les emballages représentent environ 5,4 % des émissions mondiales liées aux systèmes alimentaires.
Le fait qu’Overstims commercialise d’ailleurs certaines références sous forme d’« éco-recharges » de 250 g, plutôt qu’uniquement en petits gels individuels, montre bien que le conditionnement constitue lui-même un levier environnemental et matériel.
Bio ou conventionnel : toutes les bananes et tous les gels ne se valent pas
Jusqu’ici, nous avons volontairement opposé deux produits génériques : une banane et un gel énergétique. Mais cette comparaison doit elle aussi être affinée.
Une banane issue de l’agriculture biologique n’a pas exactement la même chaîne de production qu’une banane conventionnelle, de la même manière qu’un gel utilisant des ingrédients biologiques n’est pas strictement comparable à un gel conventionnel.
- Pour la banane, le bio peut notamment limiter certains intrants et l’utilisation d’engrais de synthèse, mais cet avantage potentiel doit ensuite être mis en regard du rendement, du conditionnement, de la réfrigération et surtout du transport.
Une banane bio arrivée en Europe par bateau peut ainsi avoir un profil environnemental intéressant, alors qu’une banane, même bio, transportée par avion verrait son bilan fortement alourdi. - À l’inverse, la banane conventionnelle reste un fruit entier très peu transformé, mais sa culture peut nécessiter davantage d’intrants selon les exploitations.
- Du côté des gels, la mention bio ne fait pas disparaître la transformation : un gel bio reste un produit formulé, dont les matières premières doivent être cultivées ou produites, transformées en sirops, sucres ou autres ingrédients, assemblées, conditionnées et emballées individuellement. Le bio peut améliorer le profil de certaines matières premières, mais il ne supprime ni l’énergie nécessaire à la fabrication, ni le sachet, ni le transport, ni le déchet après consommation.
- Quant au gel conventionnel, il ajoute à cette chaîne des matières premières qui ne répondent pas au cahier des charges de l’agriculture biologique.
Une banane conventionnelle transportée par bateau peut parfaitement présenter certains avantages environnementaux face à un gel bio très transformé et emballé individuellement ; inversement, une banane bio transportée par avion peut perdre une grande partie de son avantage.
Pour comparer sérieusement, il faut donc regarder production + transformation + emballage + conservation + transport + fin de vie, et non s’arrêter à une étiquette ou au nombre de grammes placés dans le sac du traileur.
Banane ou gel : comparons réellement toute la chaîne
tableau comparatif gel énergétique vs bananes
| Critère | Banane bio | Banane conventionnelle | Gel bio | Gel conventionnel |
|---|---|---|---|---|
| Matière première | Fruit issu de l’agriculture biologique | Fruit issu de l’agriculture conventionnelle | Plusieurs ingrédients, dont certains issus de l’agriculture biologique | Plusieurs ingrédients conventionnels |
| Intrants agricoles | Usage plus encadré, sans engrais ni pesticides de synthèse autorisés en agriculture conventionnelle | Intrants de synthèse possibles selon les pratiques | Dépend des matières premières biologiques utilisées | Dépend des matières premières conventionnelles utilisées |
| Transformation | Très faible | Très faible | Transformation industrielle toujours nécessaire | Transformation industrielle toujours nécessaire |
| Raffinage / formulation | Aucun pour le fruit lui-même | Aucun pour le fruit lui-même | Sucres, sirops ou autres ingrédients transformés puis formulés | Sucres, sirops ou autres ingrédients transformés puis formulés |
| Emballage individuel | Aucun : peau naturelle | Aucun : peau naturelle | Sachet individuel | Sachet individuel |
| Emballage logistique | Cartons et protections | Cartons et protections | Sachets + cartons de distribution | Sachets + cartons de distribution |
| Conservation | Réfrigération pendant la chaîne d’importation | Réfrigération pendant la chaîne d’importation | Généralement température ambiante | Généralement température ambiante |
| Transport maritime | Peut conserver un bilan relativement contenu malgré la distance | Idem | Transport des ingrédients puis du produit fini | Transport des ingrédients puis du produit fini |
| Transport aérien | Très pénalisant, même en bio | Très pénalisant | Possible pour certaines matières premières ou certains flux logistiques | Possible pour certaines matières premières ou certains flux logistiques |
| Nombre d’étapes industrielles | Faible | Faible | Élevé | Élevé |
| Déchet après consommation | Peau biodégradable | Peau biodégradable | Sachet à usage unique | Sachet à usage unique |
| Avantage environnemental principal | Agriculture bio + fruit entier très peu transformé | Fruit entier très peu transformé | Matières premières bio possibles + très faible poids transporté | Très faible poids transporté |
| Point faible principal | Réfrigération et très longue distance d’importation | Intrants agricoles + réfrigération + longue distance | Transformation + emballage individuel + chaîne de fabrication | Transformation + emballage individuel + chaîne de fabrication |
| Lecture globale | Profil simple, surtout favorable si transport maritime | Profil simple malgré une agriculture potentiellement plus intensive | Le bio améliore les matières premières mais ne fait pas disparaître l’industrie et l’emballage | Produit optimisé pour la performance, mais avec la chaîne industrielle la plus complète |
Le véritable match écologique n’est donc pas « naturel contre industriel », ni même « bio contre conventionnel ». Une banane conventionnelle arrivée par bateau peut avoir plus de sens environnemental qu’un gel bio très transformé et emballé individuellement, tandis qu’une banane bio transportée par avion peut voir son avantage largement compromis. Ce qui compte, c’est toute la chaîne.
Infographie pour tout retenir
Le poids porté par le traileur n’est pas le coût environnemental du produit
C’est probablement là que se situe le problème de départ.
Sur le plan environnemental, comparer seulement le poids porté pendant la course n’a pas beaucoup de sens. Il faut comparer les deux produits de bout en bout, depuis leur production jusqu’à leur fin de vie.
La banane doit être cultivée, conditionnée, réfrigérée et transportée, souvent sur plusieurs milliers de kilomètres par bateau. Le gel nécessite lui aussi la production et le raffinage de ses glucides, la transformation de plusieurs ingrédients, une fabrication industrielle, un emballage individuel, un transport puis la gestion de ce déchet. La composition des gels illustre concrètement cette chaîne de transformation supplémentaire.
Le fait qu’un gel pèse trois fois moins lourd dans le sac du coureur ne permet donc absolument pas d’en conclure qu’il possède trois fois moins d’impact environnemental.
Ce sont deux choses différentes.
Et si l’on élargit la comparaison au-delà du seul CO₂ — degré de transformation, consommation de ressources industrielles, emballage et production d’un déchet individuel — la banane récupère des arguments environnementaux que la seule comparaison du poids transporté faisait totalement disparaître.
Peut-on alors dire que la banane est plus écologique que le gel ?
Pas avec un chiffre définitif, parce qu’il manque une donnée essentielle : une véritable analyse de cycle de vie d’un gel énergétique permettant de comparer, avec les mêmes frontières méthodologiques, 20 ou 25 grammes de glucides provenant d’un gel et 20 ou 25 grammes provenant d’une banane.
Sans cette étude, annoncer que la banane émet précisément X % de moins serait inventer un résultat.
Mais l’absence d’ACV comparative ne nous oblige pas non plus à faire comme si les deux chaînes étaient identiques.
D’un côté, nous avons un aliment entier, peu transformé, protégé naturellement par sa peau, mais cultivé loin et transporté sous froid.
De l’autre, un produit beaucoup plus concentré et donc remarquablement efficace à transporter pendant la course, mais obtenu à partir de plusieurs ingrédients transformés, fabriqué industriellement et conditionné dans un emballage individuel à usage unique.
Le gel possède donc un avantage incontestable lorsqu’on parle du poids que porte le traileur.
Mais dès qu’on parle du coût environnemental global, la démonstration devient beaucoup moins évidente et la banane dispose de sérieux arguments.
Sources
Les ordres de grandeur cités dans cet article s’appuient notamment sur les travaux du Forum mondial de la banane de la FAO, qui documente l’empreinte carbone de l’ensemble de la chaîne — production, conditionnement, réfrigération et transport maritime — ainsi que sur plusieurs analyses de cycle de vie consacrées aux bananes exportées vers l’Europe. Une étude publiée dans Science of the Total Environment estime ainsi l’empreinte de bananes équatoriennes entre 0,45 et 1,04 kg CO₂e/kg selon le transport utilisé. Nous nous sommes également appuyés sur les ressources de la FAO consacrées à l’agriculture biologique afin de distinguer les effets du mode de production.
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