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🎧 Le vainqueur de la Diagonale des Fous et prétendant à la victoire sur l’UTMB défend depuis plusieurs années une vision ouverte et accessible du trail.
Son arrivée chez Tudor, manufacture suisse de montres de luxe, crée forcément un décalage. Un décalage que Baptiste Chassagne a d’ailleurs lui-même identifié avant de l’assumer.
En deux saisons, Baptiste Chassagne a changé de statut. Deuxième de l’UTMB en 2024 puis vainqueur de la Diagonale des Fous en 2025, il s’est installé parmi les principaux visages du trail français.
Cette montée en puissance sportive s’accompagne aussi d’une nouvelle exposition médiatique et commerciale, avec des partenaires qui ne viennent plus seulement de l’univers traditionnel du trail.
Et parmi ces choix, il y en a un qui interpelle : son arrivée comme ambassadeur de Tudor, une marque suisse de montres de luxe.
Le sujet serait relativement banal si Baptiste Chassagne n’avait pas, parallèlement, fait de l’accessibilité et de l’universalité du trail l’un des thèmes de sa prise de parole.
Sur le papier, Baptiste Chassagne veut un trail plus accessible
Dans un entretien accordé à Mile & Stone en juillet 2026, il explique avoir toujours souhaité s’impliquer dans des projets favorisant « l’accessibilité et l’universalité du sport ». Il insiste notamment sur son parcours urbain et sur son intérêt pour les problématiques de pauvreté et de manque de mixité sociale.
Sa conception du trail ne se limite donc pas à la performance. Il défend également son ouverture à des personnes éloignées de la montagne et considère la convivialité et l’accessibilité comme des valeurs importantes de la discipline.
Ce discours s’inscrit dans une réflexion plus générale qu’il porte depuis quelque temps : le trail s’est beaucoup développé, mais sa démocratisation sociale reste imparfaite.
Et c’est justement ce qui rend son nouveau partenariat beaucoup moins anodin.
Baptiste Chassagne défend publiquement l’accessibilité et l’universalité du sport. Dans le même temps, il devient ambassadeur d’une maison horlogère revendiquant elle-même son appartenance au marché des montres de luxe.
Il ne nie d’ailleurs pas ce paradoxe : il explique s’être lui-même interrogé sur le décalage entre ses convictions et l’image de Tudor.
Toute la question est donc de savoir si s’associer au luxe permet réellement de diffuser plus largement un message d’accessibilité, ou si cela contribue aussi à la premiumisation d’un trail devenu de plus en plus coûteux.
Tudor, c’est quoi exactement ?
Tudor n’est pas une petite marque horlogère venue profiter opportunément de la croissance du trail.
Son histoire est intimement liée à celle de Rolex. Le nom « The Tudor » a été enregistré en 1926 par Hans Wilsdorf, fondateur de Rolex. La société Montres Tudor SA a ensuite été créée en 1946 avec l’idée de proposer des montres conservant des standards élevés de fiabilité à des tarifs plus modérés que ceux de Rolex.
Un siècle plus tard, le positionnement ne laisse cependant guère de doute : le site officiel de Tudor présente lui-même ses collections comme des montres suisses de luxe.
Et les tarifs ne correspondent évidemment pas à ceux d’une montre GPS destinée au traileur moyen. À titre d’exemple, les Black Bay 58 sont actuellement affichées autour de 4 500 à plus de 5 000 euros pour plusieurs versions en acier, tandis qu’un modèle en or 18 carats dépasse les 20 000 euros, voire 37 000 euros selon la configuration.
On comprend donc immédiatement pourquoi l’association avec un discours consacré à l’accessibilité du trail peut faire tiquer.
Baptiste Chassagne n’est pas le seul grand nom du trail recruté par Tudor
Tudor ne s’est d’ailleurs pas contenté de recruter le Français.
La marque a constitué en 2026 un quatuor particulièrement prestigieux composé de :
- Courtney Dauwalter, immense référence mondiale de l’ultra-trail ;
- Miao Yao, l’une des figures majeures du trail chinois ;
- Rémi Bonnet, spécialiste suisse de la course en montagne ;
- Baptiste Chassagne, deuxième de l’UTMB 2024 et vainqueur de la Diagonale des Fous 2025.
Tudor est également devenu partenaire officiel de l’UTMB World Series, ce qui montre que l’objectif dépasse largement le simple sponsoring individuel de quelques athlètes.
Le luxe entre donc directement dans l’écosystème du trail mondial.
Le danger de la verticalisation du trail : quand tous les acteurs du trail finissent par travailler ensemble
Le partenariat entre Tudor et l’UTMB World Series ne raconte pas seulement l’arrivée d’une marque de luxe dans le trail. Il illustre aussi la verticalisation croissante de l’écosystème : une même marque peut sponsoriser le circuit, recruter directement plusieurs de ses têtes d’affiche et profiter de leur image pour renforcer sa présence dans la discipline.
Autour de ces athlètes gravitent ensuite managers, agences, équipementiers, organisateurs et communicants. Chacun a ses intérêts, ses contrats, ses relations et ses relais. Rien d’illégal là-dedans, mais plus ces liens se multiplient, plus le trail professionnel fonctionne en vase clos, avec des acteurs qui se connaissent, collaborent et se retrouvent d’un projet à l’autre.
Le risque, à terme, n’est pas seulement économique. Il est aussi éditorial. Quand les mêmes marques financent les événements, les athlètes et une partie de la communication qui les entoure, la liberté de parole peut finir par se réduire. Critiquer un sponsor, un organisateur ou un partenaire devient plus compliqué lorsque tout le monde dépend, directement ou indirectement, du même écosystème.
Et c’est peut-être là que se situe le vrai sujet : un trail de plus en plus professionnel, plus riche et mieux structuré, certes, mais aussi un trail où l’indépendance, la contradiction et la liberté de ton deviennent plus difficiles à préserver.
Baptiste Chassagne avait lui-même vu venir la contradiction et anticiper les critiques
Ce qui rend son cas particulièrement intéressant, c’est que Baptiste Chassagne ne semble absolument pas avoir découvert le problème après les premières critiques. Il l’avait anticipé.
Interrogé précisément sur ses garde-fous éthiques, il raconte avoir vécu « un vrai dilemme personnel » au moment de signer avec Tudor. Il reconnaît s’être demandé s’il n’existait pas un décalage entre ses convictions et l’image d’une marque de montres de luxe.
Autrement dit : il sait. Sa réponse consiste alors à retourner le problème.
Selon lui, ce partenariat constitue une reconnaissance de son travail mais lui donne surtout davantage de moyens pour porter ses messages autour de l’accessibilité. Il estime ainsi pouvoir utiliser la puissance d’une grande marque pour faire entendre plus largement ses convictions.
Le raisonnement se tient : entrer à l’intérieur du système pour essayer d’influencer le système. Mais il comporte évidemment une limite.
Parce qu’en devenant ambassadeur de Tudor, Baptiste Chassagne ne fait pas seulement entrer Tudor dans son univers. Il met également son image, ses résultats et sa crédibilité au service de Tudor. Le bénéfice fonctionne dans les deux sens.
Il assume aussi une image « premium »
Un journaliste ecolo sponsorisé sur le trail le plus polluant du circuit, un défenseur de la montagne faire des AR sur l’Everest etc.
Ce serait également trop simple.
La question intéressante est ailleurs : jusqu’où peut-on s’asseoir sur une partie de ses principes au nom de la possibilité de mieux défendre les autres ?
Ce partenariat controversé ne doit pas faire oublier la saison sportive de Baptiste Chassagne.
Ce samedi 8 août, Baptiste Chassagne a remporté le Trail du Fornet, le 36 km du Trail des Hauts-Forts à Morzine, en 3 h 42 min 18 s. Jocelyn Guillot termine deuxième en 3 h 49 min 20 s et Lucien Thiebaut troisième en 3 h 55 min 12 s, selon le classement communiqué à l’arrivée.
Il avait déjà remporté cette même course en 2024 en 4 h 03 min 01 s.
La progression symbolique est forte : deux ans plus tard, il revient avec un statut complètement différent et améliore son chrono de plus de vingt minutes.
Cette victoire intervient surtout à trois semaines de son grand objectif de la saison : l’UTMB, dont le départ est prévu le 28 août 2026. Avant Morzine, Chassagne restait notamment sur une quatrième place au 90 km du Mont-Blanc fin juin.
Son ambition à Chamonix n’est plus cachée. Après sa deuxième place de 2024, il vise désormais les moins de vingt heures et fait partie des hommes capables de jouer devant.
Voilà finalement tout le paradoxe Baptiste Chassagne en 2026 : un athlète qui veut contribuer à démocratiser le trail, qui assume parallèlement de construire une image premium et qui devient l’un des visages d’une maison de luxe au moment même où il se rapproche du sommet sportif mondial.
La contradiction n’annule pas son discours.
Mais elle oblige désormais à regarder ce qu’il en fera.
Vous pouvez contacter Axelle Anne par MP sur FB ou regarder ses vidéos YouTube.
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