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🎧 Le piège des influenceurs se referme sur eux : courir toujours plus pour continuer d’exister.
Le trail connaît depuis plusieurs années une nouvelle génération de coureurs dont la pratique sportive se confond de plus en plus avec une activité professionnelle sur les réseaux sociaux. Athlètes sponsorisés, vidéastes, créateurs de contenu ou aventuriers vivent en partie de leurs performances, de leur audience et des histoires qu’ils construisent autour de leurs courses. À mesure que cette activité devient un métier, une mécanique particulière se met en place : pour conserver l’attention du public, un exploit doit souvent être suivi d’un autre, suffisamment différent ou spectaculaire pour continuer à susciter l’intérêt.
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L’idée de cet article sur les influenceurs dans le trail vient directement d’un lecteur de uTrail.
Après avoir observé la succession de défis, d’ultras et de performances diffusées sur les réseaux sociaux, il nous a posé une question qui mérite d’être prise au sérieux derrière son ton volontairement provocateur : jusqu’où faut-il aller pour continuer d’exister médiatiquement lorsqu’on a fait du trail, de son image et de ses aventures une partie de son métier ?
Quand courir devient aussi un travail
Pour la majorité des pratiquants, une sortie trail reste une activité personnelle. On part courir quelques heures, on rentre chez soi, on récupère et l’expérience peut parfaitement rester dans la sphère privée. Pour un créateur de contenu sportif, la même sortie peut au contraire devenir la matière première d’une publication Instagram, d’une vidéo YouTube, d’une activité Strava commentée par des milliers de personnes ou d’une séquence destinée à un partenaire.
La frontière entre pratique sportive et production de contenu devient alors beaucoup plus fine. Le coureur ne se contente plus de préparer son objectif et de courir : il raconte sa préparation, filme certaines séances, annonce son projet, embarque sa communauté dans l’aventure puis revient sur son résultat, ses difficultés ou son abandon. Lorsqu’une partie de ses revenus dépend directement ou indirectement de cette visibilité, la performance acquiert ainsi une dimension supplémentaire, puisqu’elle devient aussi un élément de son activité professionnelle.
Après un exploit, il faut déjà trouver le suivant
C’est probablement à cet endroit que la mécanique devient la plus difficile à maîtriser. Un premier ultra impressionne parce qu’il constitue une rupture avec l’ordinaire. Mais à mesure que l’audience suit le même athlète et s’habitue à ses performances, ce qui paraissait exceptionnel quelques mois auparavant devient progressivement une référence connue.
Courir 100 kilomètres peut ainsi constituer un événement majeur au début d’une aventure médiatique. Quelques mois plus tard, un 160 km provoquera peut-être davantage d’attention, avant qu’une traversée, une épreuve en autonomie ou une tentative de record ne prenne le relais. Ce phénomène dépasse d’ailleurs largement le seul milieu des influenceurs : le trail lui-même valorise depuis plusieurs années des formats toujours plus longs, des défis plus complexes et des aventures capables de repousser les limites habituelles de la pratique.
Les réseaux sociaux accélèrent simplement cette évolution en donnant accès, chaque jour, aux performances les plus spectaculaires réalisées partout dans le monde. Dans cet environnement, l’exceptionnel vieillit très vite, et celui qui a construit son identité publique autour de performances extraordinaires doit régulièrement proposer une nouvelle histoire susceptible de produire le même effet.
Les réseaux sociaux favorisent naturellement ce qui sort de l’ordinaire
Une sortie tranquille de dix kilomètres peut représenter un excellent entraînement et procurer énormément de plaisir à celui qui la réalise. Sur Instagram, TikTok ou YouTube, elle dispose pourtant d’un potentiel narratif beaucoup plus limité qu’un départ pour 250 kilomètres, une nuit entière passée sur les sentiers, une traversée de massif ou une tentative de record.
Cette différence tient à la manière dont l’attention fonctionne. Les contenus capables de raconter immédiatement une aventure, avec un objectif identifiable, une difficulté, une part d’incertitude et une possible réussite ou un possible échec, possèdent naturellement davantage d’éléments susceptibles d’intéresser le public. Le problème apparaît lorsque le sportif finit lui-même par regarder sa pratique à travers ce filtre et par se demander, avant même de partir courir, si ce qu’il va faire possède suffisamment de matière pour devenir un contenu.
Une course peut alors se transformer en épisode d’une série permanente, une difficulté physique en ressort narratif et même un abandon en histoire racontée pendant plusieurs jours. Autour de la compétition sportive traditionnelle apparaît ainsi une autre forme de compétition, plus diffuse mais tout aussi réelle : celle de l’attention.
Les sponsors ont eux aussi besoin d’histoires à raconter
Les marques occupent forcément une place dans cet écosystème puisque le sponsoring repose, entre autres, sur la capacité d’un athlète ou d’un créateur à donner de la visibilité à un produit. Une chaussure portée pendant une aventure suivie par des dizaines de milliers de personnes bénéficie d’une exposition très différente de celle obtenue au cours d’un footing parfaitement anonyme.
Les profils capables d’associer niveau sportif, personnalité, capacité à raconter une histoire et audience deviennent donc particulièrement intéressants. Cette relation peut être bénéfique pour tout le monde : le sponsoring permet à certains coureurs de financer leurs déplacements, leur matériel ou une partie de leur activité, tandis que les marques disposent de contenus incarnés susceptibles de toucher directement les pratiquants.
La tension apparaît lorsque l’obligation de rester visible commence à influencer le calendrier sportif. Le corps humain fonctionne avec des cycles d’entraînement, de fatigue et de récupération, tandis que les réseaux sociaux réclament une présence régulière tout au long de l’année. Ces deux temporalités ne coïncident pas toujours.
Le public participe lui aussi à cette fuite en avant
Faire porter toute la responsabilité aux influenceurs serait pourtant trop facile, car le public participe directement à cette mécanique. Une sortie ordinaire de quinze kilomètres intéressera surtout les abonnés les plus fidèles, tandis que l’annonce d’un défi de 300 kilomètres avec quelques heures de sommeil peut immédiatement déclencher beaucoup plus de curiosité.
Le public veut alors savoir si le coureur va terminer, combien de temps il va tenir, quand il va dormir, ce qui va se passer lorsqu’il rencontrera ses premières difficultés et jusqu’où son corps pourra l’emmener. Cette curiosité explique en grande partie le succès des aventures les plus extrêmes.
Les créateurs observent naturellement ce qui fonctionne auprès de leur audience et adaptent leurs contenus. De son côté, cette audience s’habitue progressivement aux exploits qu’elle voit défiler. À mesure que le niveau d’exception devient la norme, il faut donc trouver un nouvel élément capable de provoquer la même émotion. C’est ainsi que se met en place une boucle dans laquelle chacun, volontairement ou non, participe à l’escalade.
Le risque : confondre progression sportive et progression du spectacle
La progression sportive d’un traileur suit rarement une trajectoire parfaitement linéaire. Une saison peut servir à développer l’endurance, une autre à travailler davantage la vitesse ou la technique, tandis que certaines périodes doivent simplement permettre au corps d’absorber les charges précédentes et de récupérer.
La progression médiatique obéit à une logique différente, car elle privilégie les histoires immédiatement compréhensibles : aller plus loin, monter plus haut, courir plus vite ou choisir un parcours plus difficile. Or six mois d’entraînement intelligent consacrés à consolider son organisme constituent un récit beaucoup moins spectaculaire qu’une annonce promettant « le défi le plus difficile de ma vie ».
Cette différence peut créer une contradiction entre ce qui serait pertinent sur le plan sportif et ce qui semble intéressant sur le plan médiatique. Un amateur peut décider de réduire fortement son activité pendant plusieurs semaines sans conséquence particulière, alors qu’un créateur dont le métier repose en partie sur son audience peut voir dans cette disparition temporaire un risque de perte de visibilité, d’opportunités ou de revenus.
Les médias trail font partie exactement du même système
C’est ici que la remarque de notre lecteur devient particulièrement intéressante. À la fin de son message, il nous interpelle avec humour :
« uTrail : réseau ou influenceur à sa façon ? »
La question mérite d’être posée, car un média sportif participe lui aussi à cette économie de l’attention. Nous publions naturellement davantage sur un record, une performance exceptionnelle, un abandon spectaculaire ou une polémique que sur la sortie quotidienne parfaitement ordinaire de milliers de pratiquants.
Cette logique correspond en partie au rôle classique d’un média, qui consiste précisément à raconter ce qui fait événement. Mais elle dépend également du comportement des lecteurs, qui choisissent les sujets qu’ils ouvrent, commentent et partagent. Les performances les plus extraordinaires attirent davantage l’attention, ce qui encourage mécaniquement les médias à leur consacrer davantage d’espace.
Influenceurs, athlètes, marques, médias et public appartiennent donc au même écosystème. Chacun intervient à un niveau différent, mais tous participent à cette recherche permanente d’histoires suffisamment fortes pour émerger dans un flux d’informations devenu considérable.
Le trail peut-il continuer à valoriser l’ordinaire ?
L’immense majorité des traileurs continuent pourtant à pratiquer leur sport loin de cette logique. Ils partent courir dix ou quinze kilomètres, marchent dans les montées, s’arrêtent parfois devant un paysage et préparent pendant plusieurs mois une course de 20 ou 30 kilomètres qu’ils considèrent, à juste titre, comme une véritable aventure personnelle.
Cette pratique quotidienne produit moins d’images spectaculaires et moins de récits immédiatement viraux, mais elle représente encore une grande partie de la réalité du trail. Le véritable défi des créateurs de contenu pourrait donc être de réussir à raconter cette dimension-là avec autant d’intensité : faire ressentir une aventure sans devoir systématiquement augmenter la distance, le dénivelé, le danger ou le niveau de performance.
Car lorsqu’un athlète a déjà parcouru 100, puis 200 et enfin 300 kilomètres, le problème finit par apparaître presque mécaniquement : s’il a construit toute son histoire sur la surenchère, que reste-t-il à inventer pour continuer à surprendre ?
En résumé, les influenceurs trail vivent aujourd’hui au croisement de plusieurs exigences : progresser sportivement, satisfaire leurs partenaires, alimenter leurs réseaux et conserver l’attention d’un public habitué aux exploits.
Cette mécanique peut favoriser une succession de défis toujours plus ambitieux, sans qu’un seul acteur puisse être désigné comme responsable. Les plateformes récompensent l’attention, les sponsors recherchent de la visibilité, les médias racontent les performances qui font événement et le public s’intéresse naturellement aux aventures les plus extraordinaires.
Le véritable piège de l’influence dans le trail commence peut-être le jour où courir ne suffit plus et où chaque sortie doit désormais devenir une histoire.
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