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La chasse crée inéluctablement un conflit d’usage puisque les traileurs sont armés et qu’on peut être victime de coups mortels.
La chasse rouvre et, avec elle, revient un conflit d’usage que l’on présente souvent comme un simple problème de « partage de la nature ». Sauf que sur le terrain, le rapport de force n’a rien d’équilibré : d’un côté, des promeneurs, des familles, des vététistes et des traileurs ; de l’autre, des personnes équipées d’armes capables de tuer. Et forcément, quand on arrive en courant devant une battue, on ne discute pas exactement d’égal à égal.
La chasse, ça ne va pas : et sur uTrail, le sujet n’est pas animaliste
Précisons-le d’emblée : uTrail n’est pas un média animaliste. Notre sujet, c’est la course à pied dans la nature et ce que vivent ceux qui passent leurs week-ends sur les chemins.
On pourrait évidemment parler de la souffrance animale, des chiens que l’on entend courir derrière une bête ou de certaines scènes particulièrement difficiles à regarder au bord des chemins. Il m’est déjà arrivé, en courant, de tomber sur un sanglier en train d’être découpé sur place. Quand on part simplement faire son footing et qu’on tombe sur une carcasse éventrée au bord de son parcours, l’expérience laisse une impression assez particulière.
Mais ce n’est même pas le cœur du problème.
Le problème, pour un traileur, commence avec une réalité beaucoup plus simple : les chasseurs sont armés.
Le partage de la nature n’est pas équilibré lorsque l’un des deux est armé
On nous parle chaque année de partage de la forêt, de respect entre usagers et de cohabitation. Sur le papier, tout cela paraît très raisonnable.
Sur le terrain, c’est autre chose.
Imaginez que vous arriviez devant un chemin que vous empruntez toute l’année et qu’un chasseur vous indique qu’une battue est en cours. Théoriquement, on pourrait imaginer une discussion entre deux utilisateurs de la nature. En pratique, l’un porte un short, des chaussures de trail et une flasque d’eau ; l’autre tient une arme.
Le rapport de force est déjà installé.
On peut appeler cela de la cohabitation autant que l’on veut : quand quelqu’un qui possède un fusil vous dit qu’il vaut mieux ne pas passer, vous n’avez pas vraiment envie de transformer votre sortie longue en débat philosophique sur le libre accès aux sentiers.
Vous faites demi-tour.
Non pas nécessairement parce que le chasseur vous menace, mais simplement parce que la présence même d’une arme change totalement la situation.
Une arme ne laisse pas beaucoup de place à l’erreur
Je pratique moi-même le tir sportif à dix mètres, au plomb. Et justement, lorsqu’on a déjà manipulé une arme, même dans un environnement extrêmement encadré, on sait à quelle vitesse une erreur peut arriver.
Une mauvaise manipulation, un moment d’inattention, un geste mal maîtrisé, un coup de doigt : avec une arme, certaines erreurs ne se rattrapent pas une seconde plus tard.
Alors en extérieur, les paramètres se multiplient. Il faut tenir compte du relief, de ce qui se trouve derrière la cible, d’un éventuel ricochet, de la visibilité et plus généralement de tout ce qui peut modifier les conséquences d’un tir.
Bien sûr, lorsqu’un accident de chasse survient, personne ne prétend que le tireur est parti de chez lui avec l’intention de toucher quelqu’un. La très grande majorité de ces accidents sont précisément des accidents.
Mais c’est bien là le problème : pour la personne qui court quelques centaines de mètres plus loin, savoir que le tir était involontaire ne change pas grand-chose au résultat.
Le traileur subit un risque qu’il n’a pas choisi
C’est également pour cela que la comparaison avec les accidents de la route revient mal à propos dès qu’on parle de chasse.
« Il y a bien plus de morts sur les routes. »
Certes.
Mais lorsque nous prenons notre voiture, nous participons tous à la circulation routière et nous acceptons le risque inhérent à cette activité. Lorsque je descends trop vite un pierrier et que je me fais une cheville, c’est encore mon risque : j’ai choisi de faire du trail et j’assume les conséquences éventuelles de ma pratique.
C’est toute la différence.
La question n’est donc pas de savoir quelle activité provoque statistiquement le plus d’accidents. La question est de savoir pourquoi un pratiquant doit supporter le risque créé par l’activité d’un autre.
Un ricochet se moque de savoir si vous êtes « pour » ou « contre » la chasse
Un autre argument consiste à expliquer que les chasseurs respectent des angles de tir, identifient leurs cibles et suivent des règles de sécurité.
Heureusement.
Mais les règles existent précisément parce qu’un tir comporte un danger. Un projectile peut dévier, ricocher ou poursuivre sa trajectoire beaucoup plus loin que ce que perçoit un promeneur qui se trouve dans le secteur.
Et pour nous, traileurs, l’information est souvent très imparfaite. On part courir et on ne sait pas nécessairement qu’une battue est organisée quelques kilomètres plus loin. On découvre parfois un panneau une fois engagé dans le massif, on entend des chiens puis une détonation, et seulement à ce moment-là on commence à se demander où se trouvent exactement les tireurs.
La sortie qui devait servir à se vider la tête devient alors tout l’inverse.
Courir en se demandant s’il faut faire demi-tour
C’est sans doute ce que comprennent mal ceux qui réduisent ce débat à une opposition entre « pro » et « anti » chasse.
Pour énormément de coureurs, le sujet est beaucoup plus concret : est-ce que je peux emprunter ce chemin aujourd’hui sans me retrouver au milieu d’une battue ?
Il faut regarder les panneaux, chercher les jours de chasse, écouter les coups de feu et parfois modifier complètement son itinéraire. Si l’on court avec un chien, la tension peut encore monter d’un cran.
Et au bout d’un moment, cela finit par user.
Au point que l’idée de faire certaines séances sur tapis de course peut presque devenir séduisante. Ce qui est tout de même assez paradoxal lorsque notre sport consiste précisément à courir dehors.
La peur n’est pas irrationnelle quand les autres ont des fusils
Avoir peur quand on entend une détonation dans la forêt ne signifie pas imaginer que chaque chasseur cherche volontairement à tirer sur un traileur.
Cela signifie simplement que notre cerveau comprend très bien ce qu’est une arme.
Elle peut tuer.
Et nous ne maîtrisons ni la personne qui la tient, ni ce qu’elle voit, ni sa concentration au moment précis où elle appuie sur la détente.
Voilà pourquoi le fameux « partage de la nature » restera toujours imparfait tant qu’il mettra face à face des utilisateurs qui n’ont absolument pas les mêmes moyens entre les mains.
Et après les sentiers, le conflit continue sur les réseaux sociaux
Enfin, il y a une autre dimension que connaissent bien les médias et les personnes qui osent critiquer la chasse : le débat ne reste pas toujours sur les chemins.
Dès qu’un article questionne la sécurité, les battues ou le partage de la forêt, les commentaires peuvent rapidement devenir agressifs. Insultes, attaques personnelles, remarques sexistes ou misogynes : certains préfèrent s’en prendre à celui ou celle qui pose la question plutôt que de discuter de la question elle-même.
Cela ne représente évidemment pas tous les chasseurs. Mais cela participe à cette impression de rapport de force que ressentent certains usagers de la nature, d’abord sur les sentiers, puis parfois derrière leur écran.
La chasse rouvre. Les fusils vont ressortir, les battues vont reprendre et les conflits d’usage également.
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