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Plusieurs grandes figures du trail dénoncent l’obsession du chronomètre, la course aux records et la place grandissante de la performance dans leur discipline
Pourquoi ces champions attendent-ils d’avoir construit leur palmarès pour remettre en cause un système dont ils ont largement profité ?
Ces discours, souvent présentés comme une défense de l’esprit de la montagne, peuvent susciter une certaine irritation chez les coureurs amateurs et les athlètes encore engagés dans la compétition. Car s’il est légitime de faire évoluer son rapport au sport, il est aussi beaucoup plus facile de relativiser l’importance de la victoire lorsqu’on a déjà tout gagné.
🎥 Mon coup de gueule dans une vidéo consacrée aux contradictions de certaines élites du trail.
Vidéo originale uTrail, réalisée et présentée par Axelle Anne (lien pour me contacter dans ma bio en bas de l’article).
Les champions du trail dénoncent aujourd’hui le culte de la performance
Le débat revient régulièrement dans les prises de parole des grands champions : le trail serait en train de perdre son âme sous l’effet de la recherche permanente de résultats. Les chronomètres prendraient trop de place, les statistiques deviendraient omniprésentes et la compétition transformerait progressivement la course en montagne en une forme d’athlétisme sur sentiers.
Il faudrait donc ralentir, retrouver le plaisir de courir et renouer avec une pratique davantage tournée vers la nature que vers les classements. Sur le principe, cette réflexion peut s’entendre. Le trail possède une dimension particulière, faite de découverte, d’autonomie et d’aventure, qui ne se résume évidemment pas à une ligne d’arrivée.
Mais pourquoi faudrait-il opposer cette dimension à la recherche de performance ? Un coureur peut parfaitement admirer les paysages, respecter la montagne et chercher à améliorer son chronomètre. Ces motivations ne sont pas incompatibles, et vouloir courir plus vite ne signifie pas nécessairement que l’on a perdu le sens de sa pratique.
Ce qui dérange, c’est lorsque des champions qui ont construit leur carrière sur les records et les victoires commencent à présenter cette même recherche de performance comme une dérive du trail.
Kilian Jornet : un champion qui a contribué à construire le trail moderne
L’histoire récente du trail montre à quel point ses plus grandes figures ont contribué à installer cette culture de l’exploit qu’elles interrogent aujourd’hui.
Kilian Jornet a largement participé à populariser la recherche de records en montagne. Ses performances sur les sommets, ses exploits en skyrunning, ses victoires internationales et ses projets personnels ont nourri l’imaginaire de plusieurs générations de coureurs. François D’Haene a lui aussi marqué l’ultra-trail par ses succès sur les épreuves les plus prestigieuses, notamment l’UTMB et la Diagonale des Fous.
Ces athlètes ont bâti une partie de leur légende sur leur capacité à aller plus vite, plus loin et parfois plus longtemps que les autres. Leurs exploits ont attiré de nouveaux pratiquants, suscité des vocations et accompagné la professionnalisation de la discipline. Personne ne peut leur reprocher d’avoir voulu gagner, mais il faut alors accepter que les générations suivantes poursuivent les mêmes ambitions.
Le paradoxe du discours de Kilian Jornet sur les chronomètres
Lorsque Kilian Jornet critique l’importance excessive accordée aux statistiques et aux chronomètres dans le trail moderne, son analyse mérite d’être entendue. Pourtant, sa trajectoire sportive donne à ce discours une dimension paradoxale : une partie considérable de sa notoriété repose précisément sur des performances exceptionnelles, mesurées, comparées et largement médiatisées.
Il ne s’agit pas de contester sa sincérité, ni d’oublier que ses projets ont toujours mêlé compétition, exploration et aventure. Mais son exemple soulève une interrogation plus générale : les athlètes qui ont contribué à élever les standards de performance du trail peuvent-ils ensuite reprocher à leur sport de vouloir continuer à progresser ?
Quand on a tout gagné, il est plus facile d’expliquer que gagner n’est pas important
C’est probablement le principal paradoxe de ces prises de parole. Lorsqu’un champion possède plusieurs victoires à l’UTMB, des records prestigieux et une reconnaissance internationale, il peut se permettre de relativiser l’importance des résultats. Son palmarès est établi et, même s’il ne remporte plus jamais une course, personne ne pourra lui retirer ses exploits.
La situation est pourtant bien différente pour un jeune athlète qui cherche encore à décrocher son premier podium, à obtenir un contrat avec un équipementier ou simplement à se faire une place parmi les meilleurs. Pour lui, la performance représente des années d’entraînement, des sacrifices et parfois la possibilité de vivre de sa passion.
Le même raisonnement vaut pour les amateurs. Un traileur qui consacre six mois à préparer son premier ultra-trail dans l’espoir de terminer sous les barrières horaires n’a pas besoin qu’un ancien vainqueur lui explique que les chiffres ne comptent pas. Son objectif chronométrique représente peut-être une victoire personnelle considérable, même si ce temps paraît anecdotique à un professionnel.
Ce n’est pas parce qu’un champion a dépassé un certain stade de sa carrière que les autres doivent renoncer à leurs ambitions.
Pourquoi ces champions ne tenaient-ils pas le même discours lorsqu’ils dominaient les courses ?
Au-delà du contenu de leurs déclarations, c’est surtout le moment choisi qui interroge. Un champion qui remet en question le culte de la performance alors qu’il domine encore les grandes compétitions prend une position forte, puisqu’il critique un système qui continue à lui profiter directement.
En revanche, lorsque cette réflexion apparaît au moment où un athlète s’éloigne progressivement de la compétition, traverse une période de blessures ou connaît des résultats moins réguliers, elle peut être perçue différemment. Le discours donne alors parfois l’impression d’accompagner une évolution personnelle plutôt que de défendre une conviction nouvelle sur l’avenir du sport.
Cela ne signifie pas que ces champions sont hypocrites. Avec l’âge, l’expérience et les blessures, les priorités changent naturellement. Un athlète qui a passé vingt ans à repousser ses limites peut légitimement éprouver le besoin de retrouver une pratique plus libre, sans pression du résultat.
Mais cette évolution ne constitue pas une vérité universelle. Ce qui est devenu secondaire pour un champion peut rester essentiel pour des milliers d’autres coureurs.
Changer soi-même de priorités est parfaitement légitime. Vouloir expliquer aux autres qu’ils devraient adopter les mêmes est beaucoup plus discutable.
Dénoncer le chronomètre après avoir battu des records, c’est comme critiquer l’avion après avoir fait le tour du monde
La situation rappelle certains discours sur les voyages et l’écologie. Des personnes qui ont passé une grande partie de leur vie à parcourir la planète, découvrir des dizaines de pays et multiplier les vols internationaux expliquent désormais aux jeunes générations qu’il faudrait moins prendre l’avion.
Le raisonnement écologique peut être parfaitement fondé, mais il existe un décalage entre celui qui a déjà accumulé ces expériences et celui qui rêve encore de découvrir le monde. Le premier demande parfois au second de renoncer à une liberté dont il a lui-même largement profité.
Dans le trail, le mécanisme est comparable. Après avoir consacré leur carrière à battre des records et à remporter les plus grandes compétitions, certains champions invitent désormais les autres à se détacher de la performance.
Mais pourquoi les nouvelles générations devraient-elles renoncer à ce que leurs aînés ont eux-mêmes poursuivi ? Pourquoi la recherche d’un record serait-elle admirable lorsqu’elle permet à un champion de construire sa légende, puis problématique lorsque d’autres souhaitent suivre ses traces ?
Le trail n’est pas menacé parce que les coureurs veulent aller plus vite
La question mérite d’autant plus d’être posée que la recherche de performance n’est pas, en elle-même, une menace pour le trail. Il existe évidemment des sujets de préoccupation légitimes, notamment les conséquences environnementales des grands événements, la multiplication des compétitions ou les pressions économiques exercées sur les athlètes professionnels.
Mais ces problèmes ne doivent pas être confondus avec le simple fait de vouloir courir plus vite. Le chronomètre appartient à l’histoire de la course à pied, et les classements comme les records font partie intégrante de la compétition. Le trail n’a jamais été exclusivement une promenade contemplative en montagne.
Les épreuves les plus anciennes possèdent déjà leurs vainqueurs, leurs temps de référence et leurs grandes rivalités. Cela n’empêche pas d’autres pratiquants de découvrir les mêmes sentiers sans montre, sans dossard et sans aucun objectif de résultat.
Un coureur peut vouloir terminer une course en moins de dix heures tandis qu’un autre souhaite simplement profiter d’une journée en pleine nature. Ces deux approches ont parfaitement leur place dans le trail, sans que l’une soit présentée comme plus authentique que l’autre.
Les amateurs n’ont pas besoin de leçons de morale de la part des élites
Il existe enfin un décalage important entre les préoccupations des champions professionnels et la réalité quotidienne de la majorité des coureurs. Les amateurs ne vivent pas de leur pratique : ils travaillent, élèvent leurs enfants, organisent leurs entraînements entre leurs obligations et financent eux-mêmes leurs inscriptions, leurs déplacements et leur matériel.
Pour beaucoup, préparer une course représente déjà un investissement considérable. Certains souhaitent simplement franchir la ligne d’arrivée, tandis que d’autres espèrent améliorer leur classement ou battre leur précédent record. Dans tous les cas, ces objectifs leur appartiennent et n’ont pas à être validés par une figure du trail mondial.
Les grands champions possèdent évidemment une expérience précieuse, et leurs réflexions sur la montagne, l’entraînement ou les exigences de la compétition peuvent enrichir le débat. Mais leur palmarès ne leur confère pas une autorité morale sur la manière dont chacun devrait pratiquer ce sport.
Ils peuvent expliquer pourquoi ils accordent aujourd’hui moins d’importance aux résultats et comment leur regard a évolué au fil des années. Ce témoignage peut être intéressant, à condition de rester une expérience personnelle et de ne pas devenir une leçon destinée à tous les autres.
En résumé, personne ne conteste le droit de Kilian Jornet, de Mathieu Blanchard ou d’autres grandes figures de faire évoluer leur vision du trail. Avec les années, les blessures et l’expérience, leur rapport à la compétition peut naturellement changer. Ce qui agace, en revanche, c’est le décalage entre certains discours actuels et les carrières qui ont permis à ces athlètes de devenir des références.
Pendant des années, ils ont fait rêver grâce à leurs victoires et à leurs records, contribuant à installer une culture de la performance dont ils prennent aujourd’hui leurs distances. Leur message aurait pourtant eu une tout autre portée lorsqu’ils étaient au sommet de leur domination, au moment où leurs résultats leur apportaient reconnaissance, prestige et contrats.
Le trail n’appartient ni aux champions, ni aux puristes de la montagne. Il appartient aussi aux anonymes qui aiment courir vite, se dépasser et améliorer leurs chronos. Ces coureurs n’ont pas à s’excuser de vouloir performer, pas plus que les autres n’ont à justifier leur envie de courir sans regarder leur montre.
Finalement, le plus irritant n’est pas que les champions changent de philosophie avec l’âge, mais qu’ils semblent parfois oublier que d’autres ont encore envie de vivre les exploits qui ont fait leur propre gloire.
Alors, que les champions profitent de leur nouvelle liberté, qu’ils courent sans montre s’ils le souhaitent et qu’ils retrouvent le plaisir d’une montagne sans compétition. Mais qu’ils laissent aussi les autres courir après leurs rêves, leurs records et leurs victoires.
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Auteur : Axelle Anne, est la fondatrice de la redac. Dans le web depuis 1998, elle a fondé de nombreux sites et s’est mise au trail en 2010. Anti-conformiste et sans langue de bois, elle a contribué à faire sortir le trail de sa niche pour magazine plan plan pour en faire un sport grand public. Depuis 2025, elle assiste impuissante aux dérives du trail.Vous pouvez contacter Axelle Anne par MP sur FB ou regarder ses vidéos YouTube.





