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đ§ Le trail serait-il devenu un sport bourgeois, Ă©litiste, obsĂ©dĂ© par la performance et incapable d’entretenir un rapport vĂ©ritablement respectueux Ă la nature ? Dans un entretien accordĂ© Ă Reporterre, le journaliste Mathias Riquier livre une analyse sĂ©vĂšre du monde de l’outdoor. Certaines de ses observations mettent le doigt sur de vĂ©ritables dĂ©rives. Mais Ă force de vouloir dĂ©construire notre maniĂšre de courir en montagne, ne finit-il pas par prĂȘter aux pratiquants des intentions qui ne sont pas nĂ©cessairement les leurs ?
Le trail a changĂ©. En quelques annĂ©es, il est passĂ© d’une pratique relativement confidentielle Ă un sport populaire, portĂ© par les grandes compĂ©titions, les rĂ©seaux sociaux et une industrie particuliĂšrement dynamique. Les chaussures se multiplient, les inscriptions aux courses les plus convoitĂ©es s’arrachent et les performances des champions alimentent une vĂ©ritable fascination.
Cette transformation mĂ©rite Ă©videmment d’ĂȘtre interrogĂ©e. Mais faut-il y voir uniquement la reproduction des mĂ©canismes de domination et de compĂ©tition qui traversent notre sociĂ©tĂ© ?
Une critique du trail qui soulĂšve de vraies questions
Dans un entretien publiĂ© le 21 octobre 2026 par le mĂ©dia Ă©cologiste Reporterre, Mathias Riquier prĂ©sente les rĂ©flexions dĂ©veloppĂ©es dans son livre EnfermĂ©s dehors â L’outdoor et la capture du dĂ©sir d’Ă©vasion, paru aux Ă©ditions Divergences.
Sur plusieurs points, difficile de lui donner entiĂšrement tort.
Le trail est devenu un marché. Les marques multiplient les innovations, les collections et les arguments techniques. Les montres connectées affichent toujours davantage de données et les grandes courses constituent parfois des objectifs sportifs particuliÚrement coûteux.
Entre le matériel, les déplacements, les hébergements et les inscriptions, participer à un ultra-trail peut représenter un budget considérable.
Cette rĂ©alitĂ© pose une question lĂ©gitime : un sport qui consiste, Ă l’origine, Ă courir sur des sentiers accessibles Ă tous peut-il devenir progressivement rĂ©servĂ© Ă ceux qui disposent de suffisamment de temps et d’argent ?
La critique mĂ©rite d’ĂȘtre entendue, notamment lorsque l’on observe le poids croissant de l’industrie dans les pratiques sportives de montagne.
Mais il faut aussi rappeler une Ă©vidence : on peut pratiquer le trail sans acheter une montre Ă 800 euros, sans participer Ă l’UTMB et sans possĂ©der une collection de chaussures.
Le trail ne se résume pas à son marché. Il existe aussi dans les clubs, les petites courses associatives et les sorties improvisées sur les sentiers proches de chez soi.
Strava et la performance : le plaisir de courir est-il devenu secondaire ?
L’un des passages les plus intĂ©ressants de l’entretien concerne la place prise par les performances sportives dans notre rapport Ă la nature.
Mathias Riquier dĂ©crit notamment la maniĂšre dont Strava peut transformer une sortie en activitĂ© destinĂ©e Ă ĂȘtre montrĂ©e, comparĂ©e et Ă©valuĂ©e.
Le phénomÚne existe incontestablement.
Certains coureurs ne regardent plus seulement le paysage ou les sensations éprouvées pendant leur sortie. Ils pensent également à leur allure moyenne, à leur dénivelé, à leurs segments et à la réaction de leur communauté.
La comparaison permanente peut devenir Ă©puisante. Lorsqu’un entraĂźnement semble ratĂ© simplement parce que les chiffres ne sont pas satisfaisants, il est lĂ©gitime de s’interroger sur la place prise par la performance.
Mais faut-il pour autant considĂ©rer la recherche d’un chrono comme une dĂ©rive ?
Pour beaucoup de traileurs, progresser constitue précisément une source de plaisir. Préparer une course, améliorer son endurance, réussir une montée difficile ou terminer une distance jusque-là inaccessible peuvent procurer une satisfaction profondément personnelle.
Il ne s’agit pas nĂ©cessairement d’impressionner les autres.
Vouloir courir plus vite ou plus longtemps ne signifie pas avoir perdu le goût de courir.
La performance n’est pas forcĂ©ment une injonction extĂ©rieure. Elle peut aussi ĂȘtre librement choisie.
Le trail est-il vraiment un sport bourgeois ?
C’est probablement sur cette question que l’analyse de Mathias Riquier devient la plus sensible.
Le journaliste replace les sports de montagne dans une histoire marquée par les explorations occidentales, les privilÚges sociaux et les représentations coloniales des territoires considérés comme sauvages.
Il souligne Ă©galement que les espaces naturels ne sont pas toujours accueillants pour tous les publics et rappelle l’existence de comportements racistes ou discriminatoires.
Ces problĂšmes ne doivent Ă©videmment pas ĂȘtre minimisĂ©s.
Le prix de certaines pratiques, les difficultĂ©s de transport, le manque de temps libre ou encore le sentiment de ne pas ĂȘtre Ă sa place peuvent effectivement Ă©loigner une partie de la population des activitĂ©s de montagne.
Mais faut-il en déduire que le trail contemporain serait fondamentalement bourgeois ?
Le raisonnement mĂ©rite d’ĂȘtre nuancĂ©.
Il existe une diffĂ©rence considĂ©rable entre participer Ă une expĂ©dition coĂ»teuse Ă l’autre bout du monde et courir rĂ©guliĂšrement sur les chemins de sa rĂ©gion.
Un traileur qui travaille toute la semaine et profite de son dimanche pour faire quinze kilomĂštres en forĂȘt ne cherche pas nĂ©cessairement Ă afficher une position sociale.
Il peut simplement vouloir prendre l’air.
De la mĂȘme maniĂšre, tous les pratiquants ne se reconnaissent pas dans les codes culturels ou commerciaux des grandes marques de l’outdoor.
L’histoire sociale d’une activitĂ© ne suffit pas Ă expliquer les motivations individuelles de tous ceux qui la pratiquent aujourd’hui.
C’est une distinction essentielle.
Courir dans la nature ne signifie pas vouloir la conquérir
Une autre idĂ©e dĂ©veloppĂ©e dans l’entretien mĂ©rite discussion : notre tendance Ă considĂ©rer les espaces naturels comme de simples terrains de jeu.
Mathias Riquier critique une vision de la montagne dans laquelle l’environnement devient un dĂ©cor destinĂ© Ă accueillir nos aventures personnelles.
La question environnementale est réelle.
La multiplication des passages sur certains sentiers, les déplacements vers des destinations trÚs fréquentées ou les perturbations de la faune peuvent avoir des conséquences sur les milieux naturels.
Et les organisateurs comme les pratiquants ont une responsabilité dans la limitation de ces impacts.
Mais la frĂ©quentation d’un espace naturel ne traduit pas automatiquement une volontĂ© de domination.
Un coureur peut vouloir traverser une montagne parce qu’il trouve cet environnement magnifique. Il peut rechercher l’effort physique tout en restant attentif aux animaux, aux habitants et Ă la fragilitĂ© des Ă©cosystĂšmes.
Il peut aussi dĂ©couvrir, grĂące au trail, des territoires qu’il apprend ensuite Ă mieux connaĂźtre et Ă respecter.
Rien ne permet d’affirmer que ces expĂ©riences seraient incompatibles.
Au contraire, la pratique rĂ©guliĂšre d’un environnement peut aussi contribuer Ă dĂ©velopper une forme d’attachement Ă celui-ci.
Certes, aimer la nature ne garantit pas que l’on adopte systĂ©matiquement les bons comportements. Mais cela ne justifie pas davantage de considĂ©rer chaque sportif comme un consommateur indiffĂ©rent Ă ce qui l’entoure.
Ă force de critiquer le trail, ne risque-t-on pas de juger ceux qui le pratiquent ?
C’est sans doute la principale limite de cette lecture trĂšs politique de l’outdoor.
En cherchant à identifier les mécanismes sociaux et économiques qui façonnent nos loisirs, on peut finir par oublier la diversité des expériences individuelles.
Pourquoi les gens courent-ils en montagne ?
Certains veulent gagner des compĂ©titions. D’autres cherchent Ă perdre du poids, Ă retrouver confiance aprĂšs une pĂ©riode difficile, Ă amĂ©liorer leur santĂ© ou Ă partager des moments avec leurs amis.
Certains aiment les podiums et les classements. D’autres marchent dans toutes les montĂ©es et ne regardent jamais leur montre.
Certains consacrent plusieurs milliers d’euros par an Ă leur passion. D’autres utilisent le mĂȘme Ă©quipement pendant des annĂ©es.
Et beaucoup passent d’une maniĂšre de pratiquer Ă une autre au fil de leur vie.
Le monde du trail ne constitue pas un ensemble homogĂšne.
Il serait donc rĂ©ducteur d’attribuer aux pratiquants une vision commune de la rĂ©ussite, de la nature ou de la sociĂ©tĂ©.
Ă vouloir dĂ©noncer les injonctions qui pĂšsent sur les sportifs, il faudrait Ă©galement Ă©viter d’en crĂ©er de nouvelles : celle de pratiquer sans objectif, sans classement, sans Ă©quipement coĂ»teux ou sans chercher Ă se dĂ©passer.
Le plaisir de courir ne devrait pas avoir besoin d’ĂȘtre justifiĂ© idĂ©ologiquement.
Le vĂ©ritable problĂšme n’est peut-ĂȘtre pas la performance, mais l’obligation de performer
Il existe pourtant un terrain sur lequel la critique de Mathias Riquier et la dĂ©fense d’un trail populaire peuvent se rejoindre.
Ce qui pose problĂšme, ce n’est pas nĂ©cessairement de vouloir rĂ©ussir un ultra-trail, battre son record ou terminer une course difficile.
C’est de finir par croire que ces objectifs sont indispensables pour ĂȘtre un vĂ©ritable traileur.
Sur les réseaux sociaux, les performances extraordinaires sont naturellement davantage mises en avant que les sorties ordinaires. Les récits de dépassement occupent une place considérable dans la communication des marques et des événements.
Le risque est alors de rendre invisible une pratique pourtant largement répandue : courir simplement parce que cela fait du bien.
Une sortie de huit kilomĂštres peut avoir autant de valeur personnelle qu’un ultra-trail de 160 kilomĂštres.
Un abandon peut ĂȘtre une dĂ©cision raisonnable. Une course terminĂ©e en derniĂšre position peut reprĂ©senter une immense victoire individuelle.
Et une sortie sans montre peut ĂȘtre aussi agrĂ©able qu’une sĂ©ance minutieusement enregistrĂ©e.
Il n’est pas nĂ©cessaire d’opposer ces pratiques.
Le vĂ©ritable enjeu serait plutĂŽt de prĂ©server la possibilitĂ© de choisir librement sa maniĂšre de courir, sans subir la pression d’un modĂšle unique de rĂ©ussite sportive.
En rĂ©sumĂ©, c’est une critique nĂ©cessaire, Ă condition de ne pas transformer le trail en coupable idĂ©al
Le mĂ©rite du travail de Mathias Riquier est de rappeler que le dĂ©veloppement spectaculaire de l’outdoor n’est pas neutre.
Il s’accompagne d’intĂ©rĂȘts commerciaux, de transformations culturelles et de questions environnementales qui mĂ©ritent un vĂ©ritable dĂ©bat.
Il est utile de s’interroger sur les prix, sur l’accessibilitĂ© des pratiques, sur les discriminations, sur la surfrĂ©quentation de certains sites et sur le rapport parfois excessif aux performances.
Mais ces interrogations perdent une partie de leur force lorsqu’elles risquent d’englober des pratiquants aux motivations trĂšs diffĂ©rentes dans une mĂȘme critique du modĂšle social.
Le trail peut reproduire certaines inĂ©galitĂ©s sans ĂȘtre rĂ©ductible Ă un loisir bourgeois. Il peut encourager la consommation sans imposer Ă chacun d’acheter toujours davantage. Il peut valoriser la performance sans condamner ceux qui prĂ©fĂšrent courir lentement.
Et il peut contribuer à la fréquentation excessive de certains espaces tout en permettant à des milliers de personnes de nouer un lien personnel avec leur environnement.
On peut critiquer les dérives du trail sans remettre en cause le plaisir de courir en montagne.
Finalement, la vraie question n’est peut-ĂȘtre pas de savoir si les traileurs doivent abandonner les chronos, les compĂ©titions ou les dĂ©fis personnels pour retrouver un rapport plus authentique Ă la nature.
Elle est de savoir comment permettre à chacun de continuer à courir librement, dans le respect des autres et des milieux traversés.
Car il n’y a pas une seule bonne maniĂšre de pratiquer le trail. Et vouloir en imposer une, mĂȘme au nom de l’Ă©cologie ou de l’Ă©mancipation, serait aussi une façon d’en limiter la libertĂ©.
Source
- Hortense Chauvin, « RandonnĂ©e, trail… On conserve un regard trĂšs bourgeois et blanc sur la nature », entretien avec Mathias Riquier, Reporterre, 21 octobre 2026.
- Pour aller plus loin : Mathias Riquier, EnfermĂ©s dehors â L’outdoor et la capture du dĂ©sir d’Ă©vasion, Ă©ditions Divergences.
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