Quand le droit de chasse prétend passer avant celui de circuler
L’épisode est raconté par Sébastien Thomasson, président des Amis de la course à pied, l’association organisatrice du cross des coteaux de Crolles. Il y a deux ou trois ans, les organisateurs avaient reçu un courrier du président d’une ACCA locale, qui estimait que la course faisait prendre des risques aux participants et que le droit de chasse devait passer avant le droit de passage.
« Il disait qu’on faisait prendre des risques aux coureurs, que le droit de chasse prévalait sur le droit de passage », rapporte Sébastien Thomasson, à propos de cet épisode.
La réaction avait été immédiate : le dossier était remonté jusqu’à la fédération départementale de chasse qui, toujours selon l’organisateur, avait fini par faire entendre raison au président concerné. Au-delà de l’anecdote locale, cet épisode révèle pourtant quelque chose de beaucoup plus profond : le conflit d’usage ne porte pas seulement sur les battues, les panneaux ou la sécurité, mais aussi sur la question de savoir qui se considère prioritaire sur le terrain.
Pour un traileur, cette logique est difficile à accepter
Un coureur emprunte un sentier pour courir, un randonneur pour marcher, une famille pour se promener. Aucun de ces usages n’implique une arme. La chasse, elle, ajoute précisément cet élément qui modifie complètement le rapport de force dès qu’un désaccord survient sur un chemin.
Lorsqu’un chasseur estime que son activité doit prévaloir sur le passage des autres usagers, la discussion ne reste donc pas longtemps théorique. Dans la pratique, le coureur finit généralement par faire demi-tour, non pas nécessairement parce que le chemin lui est juridiquement interdit, mais parce que personne n’a envie de débattre de son droit de passage au milieu d’une battue.
C’est là que la notion de « cohabitation » montre ses limites : il est facile de parler de partage de la nature lorsque tout le monde est d’accord, beaucoup moins lorsque l’un des usages entraîne la présence d’armes à feu.
Le rapport de force n’est pas équilibré quand l’un des deux est armé
On pourra toujours expliquer que la nature est à tout le monde, et c’est vrai. Mais lorsqu’un conflit d’usage oppose un traileur avec son sac d’hydratation à une personne équipée d’un fusil, les deux ne se trouvent évidemment pas dans la même situation.
Il ne s’agit pas de prétendre que le chasseur menace volontairement le coureur. Le problème est ailleurs : la présence même de l’arme modifie immédiatement le comportement de celui qui n’en a pas. Si un chasseur vous explique qu’une battue est en cours et qu’il vaut mieux ne pas passer, vous n’allez pas vous lancer dans une négociation de dix minutes sur la hiérarchie des droits ; vous allez probablement changer de chemin.
Et c’est souvent ainsi que le « partage » de la nature fonctionne concrètement : lorsqu’un désaccord survient, celui qui n’est pas armé est aussi celui qui s’adapte.
À Crolles, la solution actuelle consiste justement à neutraliser le conflit
Ce qui rend le cas de Crolles intéressant, c’est que l’organisation semble aujourd’hui avoir trouvé une méthode beaucoup plus apaisée. La course est préparée en amont avec les différentes associations de chasse des communes traversées, les responsables échangent et les ACCA sont prévenues afin d’éviter que les deux pratiques se superposent au mauvais endroit et au mauvais moment.
Surtout, sur le coteau concerné par le cross, la chasse est fermée le dimanche. Le problème est donc réglé non pas en demandant aux coureurs de zigzaguer entre les battues, mais en organisant réellement les usages pour que chasse et course ne se retrouvent pas en concurrence directe sur le même secteur.
C’est probablement là que se trouve une vraie forme de cohabitation. Elle ne consiste pas uniquement à demander aux traileurs de se renseigner, de regarder les panneaux et de s’adapter ; elle suppose aussi que l’activité armée accepte ponctuellement de se retirer pour laisser passer les autres.
Le conflit d’usage commence lorsqu’un camp se considère prioritaire
L’histoire du courrier envoyé il y a quelques années reste révélatrice parce que dire que « le droit de chasse prévaut sur le droit de passage » ne revient pas simplement à parler d’organisation. Cela revient à établir une hiérarchie entre les usages et à considérer qu’à un moment donné, l’activité de celui qui chasse devrait passer avant celle de celui qui marche, court ou se promène.
C’est précisément cette logique que beaucoup de traileurs refusent. Ils ne demandent pas à devenir prioritaires sur les chasseurs, mais simplement à ne pas être automatiquement ceux qui doivent céder dès qu’une battue apparaît sur leur parcours.
La nature est à tout le monde, oui, mais pas à sens unique
Le cas de Crolles montre finalement les deux visages possibles du conflit. D’un côté, une logique dans laquelle un responsable local pouvait considérer que le droit de chasse devait primer sur le droit de passage ; de l’autre, une organisation actuelle où les acteurs se parlent, coordonnent leurs pratiques et ferment la chasse sur le secteur du trail.
Entre les deux, il y a toute la différence entre imposer sa pratique et organiser réellement le partage de l’espace.
Et pour les traileurs, c’est bien là que se trouve le sujet. La nature est à tout le monde, mais si elle est vraiment à tout le monde, aucun usage ne devrait pouvoir être considéré comme naturellement supérieur aux autres — surtout lorsque celui qui le pratique tient une arme.
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Auteur : Axelle Anne, est la fondatrice de la redac. Dans le web depuis 1998, elle a fondé de nombreux sites et s’est mise au trail en 2010. Anti-conformiste et sans langue de bois, elle a contribué à faire sortir le trail de sa niche pour magazine plan plan pour en faire un sport grand public. Depuis 2025, elle assiste impuissante aux dérives du trail.
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