Cette annĂ©e, quatre Ă©lites supplĂ©mentaires seront envoyĂ©s Ă Tahiti : POURQUOI C’EST UN SCANDALE
Dans une publication diffusée mardi 8 septembre sur Instagram, la Ligue ULTRA a lancé un nouvel appel à candidatures destiné aux athlÚtes élite. Pour pouvoir postuler, il faut afficher un Index UTMB supérieur à 800 chez les hommes ou 680 chez les femmes.
Quatre profils seront retenus et invitĂ©s Ă participer aux LIGUE ULTRA Finals, organisĂ©es Ă Moorea du 23 au 25 octobre 2026 dans le cadre du Vodafone Tahiti Moorea Ultra Trail. Le dĂ©placement sera pris en charge par lâorganisation.
Sportivement, la proposition est évidemment séduisante. Pour un athlÚte, courir à Moorea avec le voyage financé représente une opportunité rare. Mais cette nouvelle opération pose problÚme pour quatre raisons trÚs précises.
1. MalgrĂ© les critiques, la Ligue ULTRA nâa rien changĂ© Ă son modĂšle
Lâan dernier dĂ©jĂ , uTrail avait dĂ©noncĂ© le principe mĂȘme de cette Ligue : organiser un circuit en mĂ©tropole dont la rĂ©compense ultime consiste Ă envoyer des coureurs Ă Tahiti, soit Ă plus de 15 000 kilomĂštres de la France.
La critique était simple : dans un sport qui revendique en permanence sa proximité avec la nature, faire du voyage long-courrier une récompense sportive crée une contradiction difficile à ignorer.
Un an plus tard, la Ligue ULTRA nâa manifestement pas choisi de corriger le tir. Elle conserve Tahiti comme destination finale, continue de proposer des packages incluant le billet dâavion et annonce dĂ©sormais quatre invitations supplĂ©mentaires destinĂ©es aux Ă©lites.
Autrement dit, au lieu de rĂ©duire ce qui avait dĂ©jĂ Ă©tĂ© pointĂ© comme une absurditĂ© Ă©cologique, le dispositif sâĂ©largit.
2. Pourquoi faire venir des élites de loin plutÎt que valoriser davantage les coureurs locaux ?
Câest la deuxiĂšme question que pose cette opĂ©ration.
Tahiti et la PolynĂ©sie française disposent dĂ©jĂ de leur propre vivier de coureurs, de clubs, de pratiquants et dâathlĂštes capables de participer Ă un Ă©vĂ©nement comme le TMUT. Faire venir des Ă©lites extĂ©rieures peut Ă©videmment apporter de la visibilitĂ© Ă une course, relever le niveau sportif et attirer davantage dâattention mĂ©diatique.
Mais dans le contexte actuel, le choix mĂ©rite dâĂȘtre interrogĂ©.
Pourquoi ajouter encore des billets dâavion longue distance alors quâil serait possible de renforcer la place des coureurs polynĂ©siens, de mieux rĂ©compenser les athlĂštes locaux ou de mettre davantage en avant les meilleurs profils du territoire ?
Le sujet nâest pas dâopposer les coureurs mĂ©tropolitains aux PolynĂ©siens. Il est de se demander quel modĂšle on souhaite promouvoir : celui dâun Ă©vĂ©nement qui valorise en prioritĂ© son territoire et ses pratiquants, ou celui dâune compĂ©tition qui cherche toujours plus loin des athlĂštes Ă faire venir par avion.
3. Faire de lâavion une rĂ©compense sportive est un non-sens pour le trail
Câest le cĆur du problĂšme.
Dans beaucoup de compĂ©titions internationales, certains participants prennent lâavion de leur propre initiative pour rejoindre une course. On peut dĂ©jĂ discuter de lâimpact environnemental de cette pratique, mais lâorganisateur nâen fait pas nĂ©cessairement un argument commercial.
Ici, câest diffĂ©rent. La Ligue ULTRA intĂšgre directement le transport aĂ©rien Ă son dispositif. Le billet devient une rĂ©compense, un avantage, presque un trophĂ©e. Plus on performe, plus on se rapproche dâun voyage offert Ă lâautre bout du monde.
Or entre Paris et Papeete, il faut compter environ 15 700 kilomĂštres dans chaque sens, soit plus de 31 000 kilomĂštres pour un aller-retour.
Dans un sport qui demande aux pratiquants de respecter les sentiers, de limiter leurs déchets, de conserver leurs gobelets et parfois de privilégier les transports collectifs, faire du long-courrier aérien une récompense sportive crée un décalage énorme.
Le problĂšme nâest donc pas simplement de prendre lâavion pour aller courir. Le problĂšme est de transformer lâavion en argument dâattractivitĂ© du trail.
4. Les Ă©lites devraient aussi donner lâexemple
La question se pose enfin du cÎté des athlÚtes de haut niveau.
Les élites occupent une place particuliÚre dans le trail. Elles sont suivies sur les réseaux sociaux, invitées dans les médias, mises en avant par les marques et servent souvent de modÚles aux pratiquants amateurs.
Cette visibilité implique aussi une forme de responsabilité.
On ne peut pas demander aux coureurs anonymes de réfléchir à leurs déplacements, à leur consommation, à leur matériel ou à leur impact environnemental tout en considérant que les meilleurs athlÚtes seraient totalement en dehors de ce débat.
Cela ne signifie pas quâun Ă©lite ne doit plus jamais prendre lâavion ni participer Ă une course internationale. Le trail de haut niveau est devenu mondial et certains dĂ©placements sont difficilement Ă©vitables.
Mais accepter un voyage long-courrier offert uniquement pour ajouter une course exotique au calendrier mĂ©rite au moins dâĂȘtre questionnĂ©, surtout lorsque le sport concernĂ© construit une grande partie de son identitĂ© autour de la nature et de sa prĂ©servation.
Les élites peuvent aussi envoyer un signal en choisissant parfois de dire non.
En rĂ©sumĂ©, le problĂšme nâest pas Tahiti, mais le modĂšle que lâon construit autour
Il faut Ă©viter un contresens : personne ne reproche Ă la PolynĂ©sie française dâorganiser des trails. Les coureurs locaux ont Ă©videmment le droit dâavoir leurs Ă©vĂ©nements, et Moorea possĂšde toutes les qualitĂ©s pour accueillir une grande compĂ©tition.
La critique concerne la façon dont un circuit mĂ©tropolitain utilise cette destination comme rĂ©compense, finance des dĂ©placements longue distance et cherche maintenant Ă attirer encore davantage dâathlĂštes extĂ©rieurs.
Le trail est en train de devenir un tourisme sportif mondial dans lequel la valeur dâune course semble parfois augmenter avec le nombre de kilomĂštres nĂ©cessaires pour rejoindre sa ligne de dĂ©part.
Et câest prĂ©cisĂ©ment lĂ que le discours environnemental commence Ă se fissurer.
la Ligue ULTRA ne corrige rien et va mĂȘme plus loin
Lâan dernier, le principe posait dĂ©jĂ problĂšme.
Cette annĂ©e, la Ligue ULTRA conserve exactement le mĂȘme modĂšle et ajoute encore quatre invitations pour des athlĂštes Ă©lite.
Elle ne privilégie pas davantage les coureurs locaux.
Elle continue de transformer lâavion en rĂ©compense.
Et elle sollicite des élites qui, par leur visibilité, participent aussi à normaliser ce modÚle.
Câest pour cela que cette nouvelle opĂ©ration ne peut pas ĂȘtre rĂ©duite Ă quatre billets dâavion supplĂ©mentaires. Elle illustre un choix beaucoup plus large : celui dâun trail qui revendique la nature tout en valorisant toujours davantage le voyage longue distance.
Ă force de demander aux coureurs de respecter la planĂšte sur les sentiers tout en leur offrant des billets pour la traverser, le trail finit par produire sa propre contradiction.
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Auteur : Axelle Anne, est la fondatrice de la redac. Dans le web depuis 1998, elle a fondĂ© de nombreux sites et s’est mise au trail en 2010. Anti-conformiste et sans langue de bois, elle a contribuĂ© Ă faire sortir le trail de sa niche pour magazine plan plan pour en faire un sport grand public. Depuis 2025, elle assiste impuissante aux dĂ©rives du trail.
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