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🎧 Le FKT est né comme une manière presque artisanale de courir autrement : un itinéraire, un chrono, une trace GPS et l’envie d’aller plus vite que ceux qui étaient passés avant.
Pas de dossard, pas de classement général, pas nécessairement de public. Vingt ans plus tard, certaines tentatives sont devenues de véritables événements, annoncés longtemps à l’avance, suivis en direct et accompagnés par des partenaires, des équipes d’assistance et des dispositifs de communication dignes de certaines courses professionnelles.
Cette transformation commence à provoquer une forme de lassitude dans le milieu du trail. Dans une longue analyse publiée le 5 août, Outside pose justement la question de la valeur du FKT à une époque où les records et les itinéraires se multiplient presque sans limites. Le média rappelle qu’un FKT chasse désormais l’autre et s’interroge sur ce que vaut encore un record lorsqu’il devient possible d’être « le meilleur » sur une quantité toujours plus importante de parcours.
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Le FKT devait être une aventure, il est devenu un statut
À l’origine, le principe possède quelque chose de profondément séduisant. Contrairement à une compétition traditionnelle, le coureur n’a pas besoin d’obtenir un dossard ni de se conformer à un calendrier. Il choisit son itinéraire, sa date, son heure de départ et sa stratégie, puis tente de faire mieux qu’un temps réalisé parfois plusieurs années auparavant.
C’est précisément cette liberté qui a contribué au succès du concept. Outside rappelle qu’en 2018, au moment du lancement de la base de données FastestKnownTime.com, 650 parcours étaient recensés. Au 1er janvier 2022, le site en comptait déjà 3 358 et répertoriait 8 120 FKT dans environ 63 pays.
Le FKT offre ainsi quelque chose que la compétition classique ne peut pas proposer à tout le monde. Un amateur sait qu’il a très peu de chances de gagner l’UTMB ou un grand marathon, mais il peut trouver un itinéraire moins disputé, construire son propre défi et devenir, au moins provisoirement, le meilleur sur ce terrain précis. Outside rappelle d’ailleurs que cette dimension presque égalitaire faisait partie de l’attrait originel du concept : chacun pouvait créer sa propre compétition, sans frais d’inscription ni tirage au sort.
Le problème est qu’en multipliant les possibilités d’être le meilleur quelque part, le FKT a aussi multiplié les possibilités de fabriquer un record.
Les réseaux sociaux ont transformé une aventure personnelle en événement médiatique
Le changement le plus profond ne vient peut-être même pas du nombre de records, mais de la manière dont ils sont désormais racontés. Le GPS permet de vérifier une performance, Strava de la publier immédiatement, tandis que les réseaux sociaux peuvent transformer une tentative qui se déroule seule sur un sentier en feuilleton suivi quotidiennement par des milliers de personnes.
Outside souligne également combien ce format est intéressant pour les marques. Un athlète peut choisir son parcours, sa date et construire tout le récit autour de son projet, là où une compétition impose son propre calendrier et son propre scénario.
C’est là que le FKT change de nature. Il ne s’agit plus seulement de partir courir vite sur un itinéraire connu puis de documenter son chrono. Certaines tentatives sont désormais pensées dès leur origine comme des projets médiatiques à part entière, avec une narration, des partenaires, un suivi en direct, des images et parfois une équipe entière mobilisée autour d’un seul coureur.
La performance sportive reste évidemment réelle. En revanche, l’imaginaire n’est plus tout à fait celui du coureur solitaire qui décide un matin de se confronter à un sentier et à un chrono.
Nouchka Simic symbolise cette nouvelle génération de FKT
La tentative de Nouchka Simic sur le GR5 illustre particulièrement bien cette évolution. Sa performance sportive ne peut pas être réduite à la communication qui l’a entourée : parcourir plusieurs centaines de kilomètres en quelques jours reste un effort considérable, quelle que soit la taille de l’équipe présente autour du projet.
Mais c’est précisément ce dispositif qui a alimenté une partie des critiques. La tentative appartenait à la catégorie « supported », c’est-à-dire avec assistance, un format parfaitement reconnu par les règles du FKT. La plateforme distingue en effet trois grandes catégories : supported, avec assistance organisée ; self-supported, sans assistance spécifiquement mise en place pour le coureur ; et unsupported, sans aide extérieure.
Il ne s’agit donc pas de dire qu’un FKT assisté serait un faux FKT. Il s’agit plutôt de constater que l’univers entourant certaines tentatives est désormais très éloigné de celui auquel on associe spontanément l’idée d’une aventure autonome.
Dans le cas de Nouchka Simic, les discussions ont ainsi largement dépassé le chrono pour porter sur la médiatisation du projet, son financement, ses partenaires et l’importance de l’équipe mobilisée autour de la tentative. Le record devient alors une performance sportive, mais également un support de communication.
De Nouchka Simic à Clemquicourt, l’aventure devient aussi un format de contenu
Nouchka Simic n’est évidemment pas la seule concernée. Les longues traversées, les défis personnels et les tentatives de records sont devenus un format privilégié pour de nombreux créateurs de contenu issus de la course à pied et du trail. Clemquicourt s’inscrit lui aussi dans cette nouvelle manière de raconter l’endurance, où l’on ne découvre plus seulement l’aventure une fois qu’elle est terminée : on la suit pendant qu’elle se déroule.
Cela n’enlève rien à l’intérêt de ces projets. Ils peuvent faire découvrir des itinéraires, donner envie de courir et produire des récits beaucoup plus intéressants qu’un simple contenu promotionnel. Mais la logique s’est malgré tout inversée.
Pendant longtemps, un coureur réalisait une aventure qui, si elle était suffisamment exceptionnelle, finissait éventuellement par devenir médiatique. Aujourd’hui, certains projets semblent également conçus pour être racontés dès le premier jour. L’aventure n’est plus seulement une expérience sportive dont on tire ensuite un récit ; le récit devient parfois une partie constitutive de l’aventure elle-même.
Le FKT a fini par recréer une partie de ce qu’il voulait fuir
C’est finalement le paradoxe central relevé par Outside. Le FKT s’est développé parce qu’il permettait de sortir du cadre traditionnel des courses, mais il a progressivement recréé son propre système de règles, de catégories, de preuves et de validation.
Pour qu’un record puisse être comparé à un autre, il faut évidemment définir précisément l’itinéraire, déterminer le type d’assistance autorisé et vérifier la trace GPS. Fastest Known Time dispose ainsi de règles suffisamment précises pour accepter ou refuser une performance.
Même l’assistance est aujourd’hui parfaitement codifiée. Dans la catégorie supported, un athlète peut bénéficier de pacers et d’une équipe de ravitaillement tout au long de son effort, tandis que le record reste attribué individuellement au coureur.
Le FKT devait permettre de s’affranchir des courses organisées, mais il possède désormais ses propres arbitres. Il permettait d’échapper aux classements, mais il repose entièrement sur la recherche du meilleur temps. Il promettait une aventure libre, mais cette liberté s’accompagne aujourd’hui d’un système de validation de plus en plus structuré.
Le problème n’est pas le FKT, mais la course permanente au record et à la visibilité
Il serait pourtant trop simple d’opposer les aventuriers supposément authentiques aux influenceurs. François D’Haene peut reprendre le record du GR20 en moins de trente heures, Aurélien Sanchez parcourir environ 4 200 kilomètres sur le Pacific Crest Trail, tandis qu’un amateur peut tenter un FKT beaucoup plus confidentiel près de chez lui. Toutes ces performances peuvent appartenir au même univers.
Ce qui change est davantage la place prise par le record dans la culture du trail. Terminer un marathon a longtemps constitué un accomplissement en soi. Puis l’ultra est devenu le nouveau symbole du dépassement de soi. Désormais, pour certains profils très exposés, posséder son propre projet, son itinéraire, son défi et éventuellement son record semble presque constituer une nouvelle étape dans la construction d’une identité sportive.
Le FKT devient ainsi un formidable marqueur de différenciation. Il ne suffit plus de courir la même course que plusieurs milliers de personnes : il faut parfois raconter quelque chose que personne d’autre n’a encore raconté.
Et lorsque cette aventure permet simultanément de produire des vidéos, d’alimenter les réseaux sociaux, de mettre en avant des partenaires et de créer un feuilleton pendant plusieurs jours, le chrono n’est plus le seul enjeu.
Le FKT n’a peut-être pas perdu son âme, mais il a clairement changé de monde
Outside ne conclut d’ailleurs pas que le FKT serait devenu une mauvaise chose. Le concept conserve ce qui fait sa force : chacun peut choisir son terrain, son moment et la manière dont il souhaite réaliser son aventure. Mais le média souligne également le paradoxe d’une pratique née pour s’affranchir des contraintes de la compétition et qui finit, elle aussi, par ramener les coureurs vers la comparaison permanente et le chronomètre.
C’est probablement là que se situe aujourd’hui le malaise d’une partie des puristes. Ce ne sont pas nécessairement les records eux-mêmes qui dérangent, ni même l’assistance, puisqu’elle fait partie des catégories reconnues. C’est plutôt la transformation progressive d’une aventure personnelle en produit médiatique dont la réussite ne se mesure plus seulement au temps réalisé, mais également au nombre de personnes qui l’auront suivie.
Le FKT reste une magnifique manière d’inventer sa propre aventure. Mais lorsqu’un record devient à la fois une performance sportive, un support publicitaire, un feuilleton Instagram et un produit vidéo, il ne raconte plus exactement la même histoire.
Et c’est peut-être cela, davantage que la multiplication des chronos, qui donne aujourd’hui l’impression que le FKT a perdu une partie de son âme.
Vous pouvez contacter Axelle Anne par MP sur FB ou regarder ses vidéos YouTube.
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