🎧 On nous répète depuis des années qu’il vaut mieux courir que rester dans son canapé.
Et globalement, c’est vrai. Faire du sport protège le cœur, améliore la santé mentale, aide à réguler le poids, diminue le risque de nombreuses maladies chroniques et reste l’un des meilleurs outils de prévention disponibles. Le problème, c’est que le discours est parfois devenu trop simple. Comme si bouger était toujours bon, plus courir toujours meilleur, et enchaîner les marathons forcément supérieur à une activité physique régulière et raisonnable.
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On sait aujourd’hui que courir augmente le risque d’avoir un cancer
L’étude qui le démontre
Or la grosse news du moment vient fissurer cette belle certitude. Une étude américaine publiée dans la revue scientifique Cancer Epidemiology s’intéresse à un sujet qui dérange directement le monde de la course à pied : les marathoniens et ultramarathoniens jeunes présenteraient davantage de lésions précancéreuses du côlon que la moyenne.
La question est explosive, parce qu’elle touche à l’image même du coureur d’endurance. Dans l’imaginaire collectif, celui qui court des marathons coche toutes les cases de la bonne santé. Il a du souffle, il s’entraîne, il mange souvent mieux que la moyenne, il ne passe pas ses week-ends sur le canapé, il se lève tôt, il prépare des objectifs, il surveille ses sensations. Bref, il ressemble à l’exact opposé du profil à risque.
Et pourtant, cette étude oblige à regarder les choses autrement. Non, elle ne dit pas que courir donne automatiquement un cancer. Non, elle ne dit pas qu’il faut arrêter le sport. Mais elle suggère qu’à très haute dose, chez des coureurs d’endurance accumulant marathons et ultras, le corps pourrait être exposé à des contraintes digestives suffisamment fortes pour justifier une vraie vigilance.
Des lésions précancéreuses retrouvées chez des coureurs jeunes
Les participants ont passé une coloscopie. Les chercheurs ont ensuite analysé la présence d’adénomes, c’est-à-dire de polypes du côlon généralement bénins, mais dont certains peuvent évoluer vers un cancer colorectal avec le temps. Tous les polypes ne sont pas dangereux. Mais les adénomes dits avancés sont considérés comme plus préoccupants, notamment lorsqu’ils sont gros, nombreux ou présentent des caractéristiques cellulaires plus anormales.
Les résultats ont surpris les chercheurs. Sur les 94 coureurs étudiés, des adénomes ont été retrouvés chez 41,5 % des participants. Plus inquiétant encore, 15 % présentaient des adénomes avancés. Aucun cancer n’a été diagnostiqué dans ce groupe, ce qui est évidemment un point essentiel. Mais la proportion de lésions précancéreuses avancées paraît élevée pour une population âgée de seulement 35 à 50 ans.
C’est là que l’étude devient une vraie alerte pour le monde du running et du trail. Depuis des années, la course à pied est présentée comme une protection contre le cancer colorectal. Et à l’échelle de la population générale, ce message reste valable. L’activité physique régulière est associée à une diminution du risque de plusieurs cancers, dont le cancer colorectal. Le problème n’est donc pas le sport en lui-même.
Le problème pourrait être la dose, l’intensité, la répétition, l’accumulation, et peut-être le fait de pousser le système digestif dans ses retranchements pendant des années.
Pourquoi courir augmente le risque d’avoir un cancer
Parce qu’on ne fait pas un simple footing, on est dans l’effort extrême
Pendant longtemps, le marathon représentait une frontière. Aujourd’hui, il est presque devenu un produit d’appel. On s’inscrit à Paris, Berlin, New York ou Valence comme on prépare un grand voyage. On enchaîne les plans d’entraînement, les sorties longues, les gels, les chaussures carbone, les montres GPS et les publications Strava. Le marathon n’est plus seulement une course. C’est devenu un rite social, un défi personnel, parfois même une preuve de sérieux sportif.
Dans le trail, le phénomène est encore plus marqué. Beaucoup de coureurs ne parlent plus seulement de courir 42 km sur route. Ils veulent passer au 50 km, puis au 80 km, puis au 100 km, puis à l’ultra. Le vocabulaire a changé. On ne dit plus seulement “je cours”, on dit “je prépare un objectif”, “je monte en charge”, “je fais du volume”, “je travaille mon endurance”. Le corps devient un chantier permanent.
C’est précisément ce monde-là que l’étude américaine regarde. Les chercheurs ne se sont pas intéressés à des joggeurs occasionnels, ni à des personnes qui courent 2 fois par semaine pour rester en forme. Ils ont étudié des coureurs âgés de 35 à 50 ans, tous habitués à l’endurance longue. Pour entrer dans l’étude, il fallait avoir terminé au moins 5 marathons ou 2 ultramarathons de 50 km ou plus.
Autrement dit, on parle de pratiquants déjà très engagés. Des coureurs jeunes, sportifs, entraînés, souvent perçus comme en meilleure santé que la population générale. Et c’est justement ce qui rend les résultats dérangeants.
Parce que l’endurance extrême pose problème
Pour comprendre cette hypothèse, il faut sortir de l’image romantique du marathonien qui ne fait que “prendre soin de lui”. Pendant un effort très long, le corps fait des choix. Il dirige massivement le sang vers les muscles, le cœur, les poumons et la peau pour soutenir l’effort et gérer la température. Le système digestif, lui, passe au second plan. Il est moins irrigué, plus secoué, plus stressé.
L’une des hypothèses avancées est celle d’un stress répété sur la muqueuse digestive.
À chaque très longue sortie, à chaque compétition, à chaque effort prolongé sous chaleur, fatigue, déshydratation relative ou apport massif de sucres, l’intestin peut subir une forme d’agression. Il ne s’agit pas de dire que chaque sortie longue abîme le côlon ou crée un cancer. Ce serait faux et anxiogène. Mais il est possible que des années d’endurance extrême créent, chez certains profils, un terrain biologique particulier.
Les chercheurs évoquent aussi d’autres pistes : inflammation, stress oxydatif, perturbation du microbiote, baisse temporaire du flux sanguin digestif, fragilité individuelle, génétique, alimentation, récupération insuffisante.
Rien n’est encore tranché. Mais l’idée importante est là : le corps du coureur très entraîné n’est pas invincible. Il peut être performant et vulnérable en même temps.
Pourquoi il faut consulter
Parce que c’est un vrai piège de croire qu’un coureur en forme ne risque rien
Ce que cette étude remet en cause, ce n’est pas la course à pied. C’est l’illusion de protection totale. Dans le monde du trail, on voit souvent des coureurs très affûtés, très secs, capables d’enchaîner des heures d’effort, et l’on suppose automatiquement qu’ils sont en pleine santé. C’est parfois vrai. Mais ce n’est pas toujours aussi simple.
Un athlète peut avoir une excellente VO2 max et un problème digestif. Il peut courir 100 km et avoir besoin d’un dépistage. Il peut afficher une fréquence cardiaque de repos impressionnante et présenter des lésions précancéreuses. La performance n’est pas un certificat médical absolu. Le chrono ne remplace pas une consultation. Le dossard ne protège pas du cancer.
C’est peut-être le message le plus important de cette affaire. Les coureurs ont tendance à considérer certains symptômes comme normaux parce qu’ils appartiennent à la culture de l’endurance. Avoir mal au ventre après une course ? Normal. Aller aux toilettes plusieurs fois pendant un ultra ? Normal. Voir un peu de sang après un gros effort ? Ça arrive. Être ballonné, irrité, perturbé pendant plusieurs jours ? C’est le prix à payer.
Justement, non. Certains signaux ne doivent jamais être rangés trop vite dans la catégorie des “petits bobos de coureur”.
Parce que qu’avec du sang dans les selles, des douleurs,un transit modifié… il faut consulter
L’étude américaine insiste sur un point particulièrement concret : les symptômes digestifs chez les coureurs d’endurance ne doivent pas être minimisés. Du sang dans les selles, des saignements rectaux après l’effort, une modification durable du transit, des douleurs inhabituelles, une fatigue anormale, une perte de poids inexpliquée ou des troubles digestifs qui se répètent doivent conduire à consulter.
Cela ne veut pas dire qu’il faut paniquer à la moindre gêne intestinale après une sortie longue. La course peut provoquer des troubles digestifs transitoires, et beaucoup sont bénins. Mais la répétition, l’intensité ou la persistance des symptômes doivent changer le réflexe. Dans le doute, on ne demande pas à Strava. On ne demande pas à un groupe Facebook. On ne se contente pas de changer de gel énergétique. On parle à un médecin.
C’est encore plus vrai pour les coureurs qui enchaînent les marathons, les ultras, les grosses charges d’entraînement et les années de pratique intensive. L’âge officiel du dépistage organisé ne doit pas devenir une excuse pour ignorer des symptômes avant 50 ans. Le cancer colorectal touche aussi des personnes plus jeunes, et cette tendance inquiète déjà les spécialistes depuis plusieurs années.
Non, il ne faut pas arrêter de courir
Il faut être très clair : cette étude ne dit pas qu’il faut arrêter de courir. Elle ne dit pas non plus que le jogging est dangereux. Elle ne remet pas en cause les bénéfices majeurs de l’activité physique. Le sport reste globalement protecteur. Pour la majorité des gens, le vrai problème de santé publique n’est pas de courir trop de marathons. C’est plutôt de ne pas bouger assez.
Mais le monde du running et du trail a parfois du mal avec la nuance. Il aime les messages simples, les slogans, les oppositions faciles. Courir serait bon, rester assis serait mauvais. Les sportifs seraient du bon côté, les sédentaires du mauvais. La réalité médicale est plus complexe. Une pratique raisonnable protège. Une pratique extrême peut aussi exposer à d’autres contraintes.
C’est exactement ce que cette étude vient rappeler. Le marathon n’est pas une promenade de santé. L’ultra-trail n’est pas une cure de bien-être. Ce sont des efforts magnifiques, puissants, parfois transformateurs, mais ce sont aussi des contraintes lourdes pour l’organisme. Les muscles, les tendons, le cœur, les reins, le système hormonal et le tube digestif encaissent. La passion ne doit pas faire oublier cette réalité.
Le problème n’est pas courir, c’est croire que plus c’est toujours mieux
La course à pied a été avalée par une logique de surenchère. Faire 10 km, ce n’est plus assez. Le semi devient une étape. Le marathon devient un minimum. Le 50 km devient accessible. Le 100 km devient un rêve raisonnable. Et dans le trail, l’ultra est parfois présenté comme l’aboutissement naturel du coureur sérieux.
Mais le corps ne fonctionne pas comme un algorithme de progression. Plus de kilomètres ne signifie pas automatiquement plus de santé. Plus d’heures d’entraînement ne signifie pas automatiquement plus de prévention. Plus de finishers sur des ultras ne signifie pas que l’ultra est devenu anodin.
Cette étude pose donc une question que le milieu n’aime pas toujours entendre : à partir de quel moment la course cesse-t-elle d’être seulement un outil de santé pour devenir une contrainte biologique majeure ?
Il n’y a pas encore de réponse simple. Et il serait malhonnête de prétendre le contraire. Mais le signal est assez fort pour mériter autre chose qu’un haussement d’épaules.
En résumé, ce que les traileurs doivent retenir
Pour les coureurs, le bon réflexe n’est pas la peur. C’est la vigilance. Continuer à courir, oui. Préparer des courses, oui. Aimer le marathon, le trail et l’ultra, oui. Mais ne plus confondre endurance et immunité. Ne plus croire qu’un corps capable d’avaler 60 km par semaine est forcément protégé de tout. Ne plus transformer les symptômes digestifs en folklore de vestiaire.
L’étude sur les marathoniens et ultramarathoniens ne condamne pas la course à pied. Elle ouvre une porte dérangeante : chez certains coureurs d’endurance intensifs, il pourrait exister un risque digestif sous-estimé. Ce risque reste à confirmer, à comprendre et à mesurer sur des populations plus larges. Mais il ne doit pas être ignoré.
Le message le plus intelligent n’est donc pas “arrêtez de courir”. Il est beaucoup plus simple : courez, mais écoutez votre corps. Faites du sport, mais ne vous croyez pas invulnérable. Préparez vos objectifs, mais prenez les symptômes au sérieux. Le marathon peut être une aventure magnifique. L’ultra-trail peut être une expérience unique. Mais aucun dossard ne remplace un dépistage, et aucun chrono ne doit faire taire un signal d’alerte.
Sources
- l’étude originale dans Cancer Epidemiology,
- le rappel de prudence de Prevent Cancer Foundation,
- et l’article du Washington Post qui a popularisé le sujet auprès du grand public. (ScienceDirect)
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