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AprÚs les drames du week-end, les coureurs ne peuvent plus nier le bouleversement climatique (et pourtant ils sont dans le déni)
Un mort Ă Paris, des dizaines dâhospitalisations Ă Maisons-Alfort, Menton, Royan ou Nancy : malgrĂ© ces Ă©pisodes spectaculaires, beaucoup de coureurs refusent encore de voir le lien avec les chaleurs extrĂȘmes
Ce week-end restera probablement comme lâun des premiers grands week-ends noirs du running français liĂ© Ă la chaleur.
Ă Paris, un coureur de 53 ans est dĂ©cĂ©dĂ© pendant le 10 km de La PyrĂ©nĂ©enne. Ă Maisons-Alfort, seize personnes ont Ă©tĂ© hospitalisĂ©es, dont dix en urgence absolue, principalement pendant le semi-marathon. Ă Menton, plusieurs malaises ont conduit Ă lâannulation des courses. Ă Royan, plus de cent coureurs ont Ă©tĂ© pris en charge par le service mĂ©dical du marathon. Ă Nancy, un participant du 75 km de lâUltra Trail de Nancy a Ă©tĂ© victime dâun grave coup de chaleur avec placement en coma artificiel.
Pourtant, malgrĂ© ces faits, une partie du monde du running refuse toujours de voir un lien avec le rĂ©chauffement climatique ou avec la multiplication des Ă©pisodes de chaleur extrĂȘme.
Les arguments des coureurs climatosceptiques
âIl faisait dĂ©jĂ chaud dans les annĂ©es 80â
Câest probablement lâargument revenu le plus souvent ce dimanche sur les rĂ©seaux sociaux.
Beaucoup rappellent quâil faisait dĂ©jĂ 30° certaines annĂ©es au printemps ou pendant Roland-Garros dans les annĂ©es 80 et 90. Dâautres expliquent quâil neigeait encore dans les Vosges la semaine derniĂšre, comme si cela annulait automatiquement la rĂ©alitĂ© du rĂ©chauffement.
Le problĂšme, câest que le sujet nâest pas simplement âavoir dĂ©jĂ connu du chaudâ.
Le vĂ©ritable enjeu, ce nâest pas simplement quâil fasse chaud un jour de mai. Ce qui compte, câest la tendance globale observĂ©e depuis plusieurs dĂ©cennies : des Ă©pisodes de chaleur plus frĂ©quents, plus prĂ©coces et souvent plus intenses.
Les climatologues ne disent pas quâil nâa jamais fait 30°C au printemps auparavant. Ils expliquent que ce type dâĂ©vĂ©nement devient de moins en moins exceptionnel. Selon le GIEC, la dĂ©cennie 2011-2020 est la plus chaude observĂ©e depuis environ 125 000 ans.
Autrement dit, un épisode isolé ne prouve rien à lui seul. Mais quand ces situations se multiplient année aprÚs année, de plus en plus tÎt dans la saison, cela correspond précisément à ce que décrivent les scientifiques depuis longtemps.




âIl suffit de sâentraĂźnerâ
Câest probablement lâargument revenu le plus souvent ce week-end dans les commentaires aprĂšs les malaises et les dĂ©cĂšs sur les courses Ă pied.
Le problĂšme, câest que cet argument confond prĂ©paration physique classique et acclimatation physiologique Ă la chaleur.
Oui, un coureur doit sâentraĂźner. Oui, il faut apprendre Ă gĂ©rer son effort, son hydratation et Ă©couter son corps. Mais cela ne suffit pas quand les tempĂ©ratures augmentent brutalement.
Depuis plusieurs semaines, la France connaissait des températures relativement fraßches. Puis, en seulement quelques jours, certaines régions ont dépassé les trente degrés.
Or, le corps humain ne sâadapte pas instantanĂ©ment Ă ce type de changement. Lâacclimatation Ă la chaleur demande du temps : plusieurs jours, parfois plusieurs semaines.
Quand cette adaptation nâest pas encore faite, le corps transpire moins efficacement, la frĂ©quence cardiaque grimpe plus vite et la dĂ©shydratation peut devenir trĂšs rapide.
Le risque de coup de chaleur augmente alors fortement, mĂȘme sur des distances relativement courtes comme un 10 km.
Câest prĂ©cisĂ©ment pour cela que lâargument âil suffit de sâentraĂźnerâ montre ses limites. Le coureur dĂ©cĂ©dĂ© pendant La PyrĂ©nĂ©enne Ă Paris Ă©tait justement dĂ©crit comme un sportif rĂ©gulier et expĂ©rimentĂ©. Cela rappelle que les accidents liĂ©s Ă la chaleur ne touchent pas uniquement les dĂ©butants ou les personnes mal prĂ©parĂ©es.
âLe climat a toujours changĂ©â
Câest vrai. Les scientifiques le reconnaissent eux-mĂȘmes.
Mais ce que rappellent les rapports du GIEC, câest que le rĂ©chauffement actuel est exceptionnel par sa rapiditĂ©. Les activitĂ©s humaines, notamment les Ă©missions de COâ liĂ©es aux Ă©nergies fossiles, sont aujourdâhui identifiĂ©es comme la cause principale du rĂ©chauffement observĂ©.
Le problĂšme nâest donc pas lâexistence naturelle des variations climatiques. Le problĂšme est lâaccĂ©lĂ©ration actuelle du phĂ©nomĂšne.
âIl faisait 4 degrĂ©s la semaine derniĂšreâ
Cet argument revient souvent dans les commentaires : sâil fait froid certains jours, alors il ne pourrait pas y avoir de rĂ©chauffement climatique.
Câest une confusion classique entre mĂ©tĂ©o et climat.
La mĂ©tĂ©o correspond au temps quâil fait Ă court terme. Le climat sâobserve sur plusieurs dĂ©cennies. Un Ă©pisode froid ponctuel ne remet pas en cause une tendance globale au rĂ©chauffement.
Dâailleurs, les scientifiques expliquent justement que le dĂ©rĂšglement climatique favorise des contrastes mĂ©tĂ©o plus extrĂȘmes.
âDans les pays chauds ils courent aussiâ
Autre argument trÚs répandu.
Sauf quâun habitant habituĂ© Ă vivre plusieurs mois par an sous fortes chaleurs possĂšde justement une acclimatation physiologique que beaucoup de coureurs français nâont pas encore Ă la fin du mois de mai.
Le problĂšme nâest pas uniquement la tempĂ©rature absolue.
Le problĂšme est la transition extrĂȘmement rapide entre un printemps frais et des conditions presque estivales.
âIl faut Ă©couter son corpsâ
Sur ce point, beaucoup de commentaires ont aussi raison.
Oui, les coureurs doivent apprendre Ă ralentir, abandonner ou modifier leurs objectifs quand les conditions deviennent dangereuses.
Oui, certains participants manquent probablement dâexpĂ©rience sur marathon, semi-marathon ou trail long.
Oui, les rĂ©seaux sociaux et la culture du dĂ©fi permanent poussent parfois certains amateurs Ă ignorer les signaux dâalerte du corps.
Mais cela ne supprime pas le problĂšme climatique.
Les deux rĂ©alitĂ©s peuvent coexister : un manque dâĂ©coute de certains coureurs ET une augmentation des Ă©pisodes mĂ©tĂ©o dangereux.
âCe nâest pas une caniculeâ
Techniquement, certains Ă©lus rappellent que tous les seuils officiels de canicule nâĂ©taient pas encore atteints partout ce dimanche.
Mais pour un organisme humain non acclimaté, trente degrés en plein effort prolongé restent déjà une situation potentiellement dangereuse.
Surtout quand lâozone et la pollution viennent sâajouter Ă lâeffort physique.
âLe PPS est responsableâ
Là aussi, beaucoup de réactions cherchent un responsable immédiat.
Le PPS peut certainement ĂȘtre amĂ©liorĂ©. Mais aucun certificat mĂ©dical classique nâaurait permis dâempĂȘcher Ă lui seul une vague massive de coups de chaleur liĂ©e Ă des tempĂ©ratures extrĂȘmes.
Le vĂ©ritable sujet semble plutĂŽt ĂȘtre lâadaptation des courses Ă un climat qui change : horaires avancĂ©s, annulations prĂ©ventives, ravitaillements renforcĂ©s, limitation de certaines distances ou adaptation des calendriers.
Le plus frappant dans les commentaires publiĂ©s ce week-end est peut-ĂȘtre ailleurs.
Beaucoup de coureurs acceptent plus facilement lâidĂ©e que les victimes Ă©taient âmal prĂ©parĂ©esâ, âfragilesâ ou âinconscientesâ plutĂŽt que dâadmettre que les conditions climatiques changent rĂ©ellement.
Pourtant, mĂȘme des coureurs expĂ©rimentĂ©s ont expliquĂ© avoir dĂ©jĂ fait des malaises dans des situations comparables.
Le coureur dĂ©cĂ©dĂ© Ă Paris Ă©tait lui-mĂȘme dĂ©crit comme quelquâun de trĂšs entraĂźnĂ©.
Cela rappelle une rĂ©alitĂ© simple : la chaleur extrĂȘme finit toujours par dĂ©passer le niveau dâentraĂźnement.
Pourquoi les coureurs préfÚrent accuser le PPS plutÎt que le climat
Le dĂ©ni observĂ© chez certains coureurs ce week-end est intĂ©ressant parce quâil mĂ©lange plusieurs mĂ©canismes psychologiques, culturels et sociaux trĂšs propres au monde du running et du trail.
Dâabord, beaucoup de sportifs ont du mal Ă accepter quâun Ă©lĂ©ment extĂ©rieur puisse devenir plus fort que leur prĂ©paration.
Toute la culture de lâendurance repose sur lâidĂ©e que lâentraĂźnement permet de tout contrĂŽler : progresser, encaisser, rĂ©sister, repousser ses limites. ReconnaĂźtre que la chaleur peut âcasserâ mĂȘme un coureur expĂ©rimentĂ© revient presque Ă admettre quâil existe une limite que la volontĂ© seule ne peut pas dĂ©passer.
Il existe aussi une culture trÚs forte de la dureté mentale dans le trail et la course à pied.
Depuis des annĂ©es, les rĂ©seaux sociaux valorisent les phrases du type âno excusesâ, âmental de guerrierâ, âsortir courir par tous les tempsâ. Dans cet univers, expliquer quâune course devient dangereuse Ă cause de la chaleur peut ĂȘtre perçu par certains comme une forme de faiblesse ou dâexagĂ©ration.
Le paradoxe, câest que beaucoup de commentaires reconnaissent eux-mĂȘmes la rĂ©alitĂ© du problĂšme sans vouloir utiliser le mot ârĂ©chauffement climatiqueâ.
On lit : âil fallait annulerâ, âon nâĂ©tait pas acclimatĂ©sâ, âla hausse a Ă©tĂ© trop brutaleâ, âil fallait partir plus tĂŽtâ. Autrement dit, les gens dĂ©crivent prĂ©cisĂ©ment les consĂ©quences du dĂ©rĂšglement climatique⊠tout en refusant parfois de nommer le phĂ©nomĂšne.
Il y a aussi un Ă©norme angle mort dans le monde du trail moderne : le voyage et l’avion.
Une partie des coureurs dĂ©noncent les discours climatiques tout en prenant lâavion plusieurs fois par an pour aller courir un marathon, un trail ou une course âbucket listâ Ă lâautre bout du monde. Le trail est devenu une industrie internationale du dĂ©placement permanent : UTMB World Series, majors, stages Ă lâĂ©tranger, week-ends running en avion low-cost⊠ReconnaĂźtre le changement climatique obligerait aussi Ă questionner cette partie du modĂšle actuel du running moderne, ce qui crĂ©e forcĂ©ment une forme de rĂ©sistance psychologique.
Il y a également un biais générationnel important.
Beaucoup de coureurs plus ĂągĂ©s ont connu quelques journĂ©es trĂšs chaudes dans les annĂ©es 80 ou 90 et utilisent ces souvenirs comme preuve que âça a toujours existĂ©â. Sauf quâils raisonnent Ă partir dâĂ©vĂ©nements isolĂ©s, alors que les climatologues analysent des tendances longues sur plusieurs dĂ©cennies. Le cerveau humain retient trĂšs bien les souvenirs marquants, mais beaucoup moins bien les Ă©volutions statistiques progressives.
Enfin, reconnaßtre le changement climatique oblige aussi à accepter des conséquences concrÚtes sur sa propre passion.
Si les fortes chaleurs deviennent la norme au printemps, cela veut dire que certaines habitudes devront changer : horaires, formats, calendrier des courses, entraßnement estival, voyages, grands événements. Pour beaucoup de coureurs, cette idée est difficile à accepter car elle remet en cause une partie de leur mode de vie sportif.
Câest probablement pour cela que certains prĂ©fĂšrent chercher dâautres explications : le PPS, le manque dâentraĂźnement, âles fragilesâ, les organisateurs ou mĂȘme les vaccins. Psychologiquement, il est souvent plus rassurant dâaccuser un facteur prĂ©cis et contrĂŽlable que dâaccepter une transformation globale du climat devenue impossible Ă ignorer.
LIRE nos précédents articles sur le bouleversement climatique
- Vers la fin des guides de haute montagne avec le réchauffement climatique
- Réchauffement climatique = effondrement du trail ?
- Comment continuer à courir en été avec le réchauffement climatique ?
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