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🎧 Le 29 novembre 2026, OSE – Outdoor Sports Experiences organisera au Bois de Boulogne, à Paris, une nouvelle édition de Run for Climate, avec deux courses de 5 et 10 km.
L’organisateur présente l’événement comme une manière de mobiliser les coureurs face à l’urgence climatique.
L’intention paraît louable, d’autant qu’une partie des sommes collectées doit soutenir la Fondation PARC et la recherche sur le climat. Mais derrière cette course se trouve aussi un acteur dont le métier consiste précisément à développer de grands événements sportifs, et qui participera dès 2027 à l’organisation du Marathon de Paris. Le paradoxe n’est donc pas anecdotique : il interroge directement la compatibilité entre l’essor du tourisme sportif de masse et le discours climatique porté par ceux qui l’organisent.
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Run for Climate : courir pour sauver le climat
Le message envoyé aux futurs participants ne laisse guère de doute sur le positionnement de l’événement. Run for Climate reviendra le 29 novembre 2026 au Bois de Boulogne avec deux distances, 5 et 10 km, et une communication entièrement construite autour de l’urgence climatique. La course se présente comme une manière d’agir en courant, tandis qu’une partie des sommes collectées doit soutenir la Fondation PARC, qui travaille sur les enjeux liés au climat.
Sur le principe, il n’y a évidemment rien de condamnable à organiser une course dont une partie des recettes contribue à financer la recherche. Le problème commence plutôt lorsqu’on regarde qui porte l’événement et dans quel modèle économique celui-ci s’inscrit, car Run for Climate ne vient pas d’une petite association militante créée pour l’occasion : la course appartient au portefeuille d’un acteur important de l’événementiel sportif français.
Derrière Run for Climate, on retrouve l’organisateur de l’EcoTrail Paris
Run for Climate figure en effet parmi les événements d’OSE – Outdoor Sports Experiences, structure née du rapprochement entre Avena Event et EcoTrail Organisation, deux entités qui travaillaient ensemble depuis de nombreuses années. Laurent Sturtz et Hervé Pardailhé-Galabrun sont notamment à l’origine de l’EcoTrail Paris, lancé en 2008.
OSE revendique aujourd’hui une activité qui dépasse très largement le cadre d’une course militante organisée un dimanche matin. L’entreprise indique avoir touché 100 000 coureurs et marcheurs en 2025 et organisé 26 événements. Parmi ses références figurent notamment l’EcoTrail Paris, la Course Eiffage du Viaduc de Millau, la Verticale de la Tour Eiffel, différentes courses destinées aux entreprises et, désormais, Run for Climate.
À lui seul, l’EcoTrail Paris représente 18 500 coureurs et marcheurs en 2026, répartis sur sept épreuves allant du 10 au 120 km. On se trouve donc bien dans une logique d’événementiel sportif à grande échelle, fondée sur la capacité à attirer des milliers de participants autour d’un rendez-vous identifié.
Et à partir de 2027, il y aura aussi le Marathon de Paris
La contradiction prend une autre dimension lorsqu’on ajoute le Marathon de Paris à l’équation. La Ville de Paris a attribué l’organisation et la gestion du Marathon et du Semi-Marathon de Paris pour les éditions 2027 à 2030 au groupement CADENCE, composé de Havas Events, Keneo et Avena Event, cette dernière constituant justement l’une des deux structures à l’origine d’OSE.
Autrement dit, le même univers économique qui développe l’EcoTrail, des courses urbaines, des événements d’entreprise et désormais une partie de l’organisation du Marathon de Paris propose parallèlement aux coureurs de venir courir pour le climat. C’est à ce moment-là que le sujet cesse d’être simplement sympathique ou anecdotique et devient franchement politique au sens large : peut-on continuer à développer un modèle basé sur la multiplication des grands rassemblements tout en revendiquant parallèlement un engagement climatique ?
Peut-on organiser le Marathon de Paris et, à côté, demander aux gens de courir pour le climat ?
Le vrai débat ne porte donc pas sur les 5 ou 10 kilomètres parcourus dans le Bois de Boulogne. Il porte sur la coexistence de deux logiques qui paraissent difficiles à concilier. D’un côté, OSE développe une activité qui repose sur la multiplication des événements, sur leur attractivité et sur leur capacité à faire venir toujours plus de participants ; de l’autre, cette même entreprise propose désormais un événement explicitement présenté comme une réponse à l’urgence climatique.
La comparaison avec l’automobile permet de comprendre immédiatement le malaise. Ce serait un peu comme si un constructeur développait son activité autour de gros SUV thermiques tout en lançant, parallèlement, une campagne invitant ses clients à rouler électrique pour sauver le climat. La campagne pourrait être sincère, financer des projets utiles et produire quelques effets positifs, mais elle ne ferait pas disparaître la question centrale : quel modèle continue-t-on à développer le reste du temps ?
Car le climat ne se joue pas seulement dans quelques gestes symboliques ajoutés en marge d’une activité existante. Il se joue aussi dans les choix économiques qui structurent nos déplacements, notre consommation, nos loisirs et, dans le cas présent, la manière dont l’industrie du running organise et développe ses grands rendez-vous.
Le tourisme sportif repose d’abord sur la mise en mouvement de milliers de personnes
Le tourisme sportif ne constitue plus aujourd’hui un simple dommage collatéral du running moderne : il en est devenu l’un des principaux moteurs. Un grand marathon, un ultra-trail international ou une course suffisamment attractive pour devenir une destination ne vend plus seulement quelques heures d’effort. Il vend une expérience complète qui pousse des participants à quitter leur ville, parfois leur pays, à réserver un train ou un avion, à prendre un hébergement, à consommer sur place, à acheter du matériel et à transformer un dossard en séjour.
C’est précisément cette capacité à générer des flux qui fait la force économique et touristique de ces événements. Le problème climatique ne se situe donc pas dans les quarante-deux kilomètres parcourus à pied dans Paris, ni dans les quelques heures passées sur un sentier, mais dans tout ce qu’il faut déplacer, produire et organiser autour de la course pour permettre à des milliers de personnes de converger au même endroit.
Cette logique dépasse d’ailleurs largement le sport. Festivals, concerts, salons, compétitions internationales : tous les grands rassemblements posent la même question dès lors qu’ils provoquent des déplacements, des hébergements, de la restauration, de la logistique et de la consommation. Plus l’événement attire, plus il crée de flux, et plus son succès économique repose précisément sur cette capacité à faire venir des gens qui, sans lui, ne se seraient probablement pas déplacés.
C’est là que la contradiction avec le discours climatique devient structurelle. On ne peut pas réduire la question environnementale à quelques écogestes autour des ravitaillements, à la suppression de gobelets en plastique ou à des dispositifs de tri, car le vrai sujet se situe en amont : jusqu’où peut-on continuer à développer un modèle fondé sur la mobilité et la concentration de milliers de personnes tout en affirmant parallèlement agir pour le climat ?
Le modèle de l’événementiel sportif est-il compatible avec une écologie de la sobriété ?
Une entreprise d’événementiel vit naturellement de l’organisation d’événements. Pour se développer, elle doit séduire davantage de participants, convaincre davantage d’entreprises, créer de nouvelles expériences, vendre davantage de dossards et renforcer l’écosystème commercial qui entoure chaque manifestation. Il n’y a rien d’anormal à cela : c’est précisément son métier et son modèle économique.
Mais ce modèle entre nécessairement en tension avec une partie de la pensée écologique contemporaine, notamment celle qui insiste sur la sobriété, la réduction des déplacements et la limitation de la consommation plutôt que sur la simple amélioration environnementale de ce que nous faisons déjà. Certains écologistes décroissants considéreraient même que les deux logiques sont difficilement conciliables, puisqu’une entreprise capitaliste de l’événementiel cherche par nature à développer son activité alors qu’une écologie de la sobriété invite précisément à produire, consommer et parfois se déplacer moins.
C’est ici que la question du greenwashing peut légitimement apparaître, non pas comme une accusation automatique, mais comme un problème de cohérence. Run for Climate peut financer une fondation sérieuse, soutenir de la recherche utile et sensibiliser certains participants ; cela ne répond pas pour autant à l’interrogation de fond : peut-on conserver intact un modèle économique basé sur la croissance des événements, puis lui ajouter une dimension climatique pour le rendre plus compatible avec les préoccupations environnementales actuelles ?
Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de savoir comment organiser une course de manière plus verte. La question devient beaucoup plus inconfortable : faut-il parfois organiser moins, faire venir moins de monde, limiter certains déplacements ou accepter que toutes les activités ne puissent pas être rendues écologiquement vertueuses simplement en leur ajoutant une communication environnementale ?
Et surtout : courir 10 km pour le climat change quoi au climat ?
C’est probablement la question la plus simple et pourtant la plus rarement posée : quel est l’effet climatique réel de Run for Climate ? Courir cinq ou dix kilomètres ne réduit évidemment pas directement les émissions de gaz à effet de serre, de sorte que l’intérêt concret de l’événement se situe ailleurs, dans les sommes reversées à la recherche, dans la sensibilisation du public et, éventuellement, dans les changements de comportement que la course pourrait provoquer.
Encore faut-il être capable de mesurer ces effets. Combien d’argent issu de chaque inscription revient réellement à la Fondation PARC ? Quelle somme totale sera reversée ? Quel est le bilan carbone complet de la manifestation, notamment celui lié aux déplacements des participants ? Combien d’entre eux viennent en voiture ? Et surtout, quelle transformation concrète l’événement cherche-t-il à provoquer au-delà de la journée elle-même ?
Sans réponses précises à ces questions, « courir pour le climat » risque de rester avant tout une formule symbolique. Or le symbole possède une vertu particulièrement confortable : il permet de donner le sentiment d’agir sans nécessairement remettre en cause les habitudes qui produisent l’essentiel de notre empreinte.
En résumé, Run for Climate dédouane surtout notre conscience de consommateurs
C’est peut-être finalement là que se situe le sujet le plus intéressant, parce qu’il ne concerne plus seulement OSE, mais aussi les coureurs eux-mêmes. Le pratiquant contemporain entretient souvent un rapport profondément contradictoire à l’écologie : il aime la montagne, parle volontiers de protection de la nature et s’inquiète du changement climatique, tout en participant à une industrie qui repose largement sur le renouvellement du matériel, sur des produits fabriqués à l’autre bout du monde et sur des déplacements parfois très importants pour aller courir.
On peut acheter une Garmin Fenix fabriquée en Asie, posséder plusieurs paires de chaussures, commander régulièrement du matériel en ligne, parcourir des centaines de kilomètres pour prendre un départ ou prendre l’avion pour rejoindre une course, puis, quelques semaines plus tard, enfiler un dossard estampillé « Run for Climate ». La contradiction n’est pas individuelle au sens moral du terme : elle est surtout révélatrice du modèle dans lequel le coureur évolue.
Certaines opérations environnementales modernes ne nous demandent plus réellement de renoncer à quoi que ce soit. Elles proposent plutôt d’ajouter un geste vert à côté de nos habitudes habituelles : on continue à acheter, à voyager, à consommer et à multiplier les expériences sportives, tout en participant ponctuellement à une action qui permet de se dire que l’on a contribué.
C’est sans doute là que Run for Climate pose sa question la plus dérangeante. Si courir dix kilomètres permet surtout de soulager notre conscience sans modifier le reste de nos comportements, l’opération risque alors de produire davantage de confort moral que de transformation écologique réelle.
Le débat dépasse donc largement le Bois de Boulogne, puisqu’il touche directement au modèle du running moderne, à l’industrie de l’événementiel sportif et à notre propre manière de concevoir l’engagement climatique. Voulons-nous réellement changer nos pratiques, voyager moins, consommer moins et accepter certains renoncements, ou cherchons-nous surtout des moyens de continuer à vivre de la même manière tout en nous donnant le sentiment d’agir ?
La vraie question n’est peut-être donc pas de savoir comment courir pour le climat, mais plutôt ce que nous sommes réellement prêts à arrêter de faire pour lui.
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