🎧 En treize jours, le Français Benjamin Mougel a avalé 100 000 mètres de dénivelé positif à Chamonix, soit plus de onze Everest depuis le niveau de la mer.
Il y a des défis qui parlent immédiatement à tout le monde. Courir cent kilomètres. Traverser une montagne. Boucler un ultra mythique. Et puis il y a des projets qui semblent presque impossibles à raconter, parce qu’ils dépassent les repères habituels du trail. Celui de Benjamin Mougel appartient clairement à cette deuxième catégorie.
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Benjamin Mougel vient de cumuler 100 000 mètres de dénivelé positif en seulement treize jours, à Chamonix.
Pour se représenter l’affaire, il faut imaginer plus de onze ascensions de l’Everest depuis le niveau de la mer, non pas en alpinisme, mais en répétant inlassablement la même pente, jour après jour, montée après montée, descente après descente.
Ce n’est pas une course classique. Ce n’est pas un format UTMB. Ce n’est pas une épreuve organisée avec arche de départ, classement et récompense. C’est un défi brut, presque absurde, construit autour d’une seule idée : voir jusqu’où un corps entraîné peut encaisser la verticalité.
Et dans ce domaine, Benjamin Mougel vient de repousser très loin la limite.
Cent fois le Kilomètre Vertical de Chamonix
Le défi a commencé le 18 mai à Chamonix. Benjamin Mougel s’est lancé sur le Kilomètre Vertical menant vers Planpraz, sur le secteur du Brévent. Le principe était aussi simple que violent : monter, redescendre, recommencer. Encore. Et encore.
Le segment mesure environ trois kilomètres et demi pour un peu plus de mille mètres de dénivelé positif. La pente moyenne tourne autour de vingt-sept pour cent. Sur le papier, cela ressemble déjà à une montée redoutable. En pratique, répéter cet effort cent fois en treize jours change totalement l’échelle du problème.
Un Kilomètre Vertical, pour beaucoup de coureurs, c’est déjà une séance intense. Pour Benjamin Mougel, c’est devenu une unité de mesure. Une montée valait environ mille mètres de D+. Dix montées valaient une journée monstrueuse. Cent montées ont fini par composer une performance qui échappe presque au langage habituel du trail.
Ce samedi 30 mai, il lui restait encore cinq montées à effectuer pour atteindre la barre symbolique des 100 000 mètres. Il les a avalées pour terminer son défi en milieu d’après-midi, au terme de treize jours passés à vivre dans une répétition extrême.
La montagne n’a pas seulement servi de décor. Elle a imposé ses conditions. En treize jours, Benjamin Mougel a connu la pluie, la neige, la chaleur, la fatigue accumulée, les descentes répétées et l’usure mentale d’un effort sans variété. C’est peut-être là que le défi devient encore plus impressionnant. Il ne s’agissait pas seulement de monter vite. Il fallait accepter de revenir au même endroit, de refaire le même geste, de recommencer le même effort, sans jamais transformer l’objectif en simple routine confortable.
Pourquoi faire ça ?
La question revient forcément. Pourquoi s’infliger une telle accumulation ? Pourquoi passer treize jours à répéter une pente, alors qu’aucun record de référence ne semblait vraiment installé sur ce format précis ? Pourquoi choisir un défi qui, même pour des traileurs habitués aux chiffres extrêmes, paraît démesuré ?
Benjamin Mougel a lui-même résumé l’esprit de son projet avec une phrase qui dit presque tout : cela n’a aucun sens, mais il fallait le faire pour voir si c’était possible.
Cette réponse peut sembler provocatrice. Elle est pourtant très trail. Le trail, surtout dans sa version la plus verticale ou la plus longue, repose souvent sur cette tension entre inutilité apparente et nécessité intime. Personne n’a besoin de courir cent kilomètres. Personne n’a besoin de gravir 100 000 mètres de D+. Personne n’a besoin de passer treize jours à s’user sur une pente chamoniarde. Mais certains athlètes ressentent le besoin de tester une frontière.
Dans le cas de Benjamin Mougel, cette frontière était claire : jusqu’où peut-on pousser l’accumulation de dénivelé sans basculer ? Combien de montées peut-on encaisser ? Combien de descentes le corps peut-il absorber ? Combien de jours peut-on répéter un effort extrême tout en dormant la nuit, en repartant le lendemain, en acceptant que la fatigue ne disparaisse jamais complètement ?
Ce défi ne raconte donc pas seulement une performance physique. Il raconte aussi une manière de penser le trail. Une manière radicale, presque expérimentale, où la montagne devient un laboratoire et où le coureur devient son propre sujet d’étude.
Le vrai sujet : la descente autant que la montée
Quand on entend 100 000 mètres de dénivelé positif, on pense naturellement à la montée. C’est le chiffre qui impressionne. C’est celui qui fait exploser les comparaisons. C’est celui que l’on rapproche de l’Everest.
Mais dans ce type de défi, l’autre moitié du problème se trouve dans la descente.
Chaque montée implique de redescendre. Chaque retour en bas ajoute des chocs, de la casse musculaire, des contraintes articulaires, une fatigue nerveuse. En trail, tout le monde sait que les descentes peuvent coûter plus cher que les montées, surtout quand elles se répètent pendant des heures et des jours. Sur un ultra classique, une longue descente peut déjà détruire les quadriceps. Dans le défi de Benjamin Mougel, cette logique est multipliée par cent.
C’est ce qui rend la performance encore plus difficile à appréhender. Il ne s’agit pas seulement d’avoir un gros moteur en côte. Il faut aussi posséder une résistance mécanique exceptionnelle. Les mollets, les quadriceps, les hanches, le dos, les pieds et les chevilles doivent encaisser une répétition presque industrielle.
Pour un amateur, c’est peut-être l’enseignement le plus concret. Le dénivelé ne se résume jamais à la montée. Quand on prépare un trail de montagne, on pense souvent au cardio, aux bâtons, au rythme en côte. Mais la descente décide souvent de la fin de course. Benjamin Mougel vient de pousser cette vérité à son extrême.
Une performance qui interroge aussi notre rapport au trail
Ce genre de défi fascine parce qu’il échappe aux formats habituels. Il n’y a pas de peloton. Pas de duel direct. Pas de suspense classique entre deux favoris. Pas de stratégie de course lisible comme sur un ultra. Il y a un homme, une pente, un chiffre, et une répétition.
Cela peut paraître absurde. Mais c’est justement cette absurdité qui révèle quelque chose du trail moderne.
Depuis plusieurs années, le trail ne se limite plus aux courses officielles. Les records personnels, les défis hors cadre, les traversées, les FKTs, les projets d’endurance et les aventures verticales prennent de plus en plus de place. Certains coureurs cherchent moins à battre les autres qu’à construire un défi suffisamment fort pour déplacer les limites du possible.
Benjamin Mougel s’inscrit dans cette logique. Son défi n’a pas besoin d’être comparé à une victoire sur une grande course pour exister. Il appartient à une autre famille de performances : celles que l’on suit parce qu’elles semblent trop grandes pour être raisonnables.
Et c’est peut-être là que le trail garde une part de poésie brute. Malgré la professionnalisation, malgré les sponsors, malgré les classements mondiaux et les circuits de plus en plus structurés, il reste encore des athlètes capables de se lancer dans un projet dont la première justification est presque enfantine : essayer pour savoir.
Benjamin Mougel n’arrive pas de nulle part
Ce défi fou ne sort pas de nulle part. Benjamin Mougel s’était déjà fait remarquer en 2025 en battant le record du dénivelé positif en vingt-quatre heures avec 21 134 mètres de D+. Ce jour-là , il avait déjà montré une capacité hors norme à répéter un effort vertical sur une durée très longue.
Mais le défi de Chamonix changeait de dimension. Sur vingt-quatre heures, tout se joue dans une intensité continue. On entre dans une forme de tunnel. On pousse, on gère, on survit, puis on s’arrête. Sur treize jours, le problème est différent. Il faut recommencer après chaque nuit. Il faut se réveiller avec les jambes déjà marquées. Il faut accepter que la fatigue devienne un état permanent. Il faut manger, dormir, repartir, réparer ce qui peut l’être, et continuer.
C’est là que la performance devient encore plus intéressante pour les traileurs. Benjamin Mougel n’a pas simplement réussi une grosse journée. Il a construit une accumulation. Il a transformé le dénivelé en rituel quotidien. Il a empilé les mètres comme d’autres empilent les kilomètres sur une traversée ou une course à étapes.
Dans un sport où l’on parle souvent de vitesse, de classement et de podium, son projet remet une autre valeur au centre : la capacité à tenir. Pas seulement tenir quelques heures, mais tenir plusieurs jours face à une tâche volontairement monotone, exigeante et mentalement écrasante.
En résumé, ce que les traileurs peuvent retenir de ce défi
Évidemment, personne ne va se mettre à faire 100 000 mètres de D+ en treize jours après avoir lu cette histoire. Ce n’est ni un modèle d’entraînement, ni une recommandation, ni une voie normale de progression. C’est une performance extrême, réservée à un athlète préparé, encadré et habitué à ce type de contraintes.
Mais elle rappelle une chose essentielle : en trail, le dénivelé est une discipline à part entière.
Courir vite sur plat ne suffit pas. Être bon sur route ne suffit pas. Même être solide sur ultra ne garantit rien face à une telle répétition verticale. Le corps doit apprendre à monter longtemps, à descendre proprement, à encaisser les variations météo, à gérer l’alimentation, le sommeil, la lassitude et les petits signaux d’alerte.
Le défi de Benjamin Mougel montre aussi que l’endurance ne se mesure pas seulement en kilomètres. Dans le trail, mille mètres de D+ peuvent valoir bien plus qu’une distance brute. Une pente à vingt-sept pour cent ne raconte pas la même histoire qu’un chemin roulant. Un aller-retour vertical répété cent fois n’a rien à voir avec une boucle variée en montagne.
C’est pour cela que les chiffres de ce défi frappent autant. 100 000 mètres de D+, ce n’est pas seulement un total. C’est une autre manière de parler de l’effort.
Benjamin Mougel a terminé son défi en treize jours. Il a gravi l’équivalent de plus de onze Everest depuis le niveau de la mer. Il a répété cent fois le Kilomètre Vertical de Chamonix. Il a poussé son corps dans une zone que très peu de coureurs peuvent seulement imaginer.
On peut trouver cela inutile. On peut trouver cela excessif. On peut même trouver cela incompréhensible. Mais le trail s’est toujours construit autour de cette tension : faire des choses qui n’ont pas vraiment de sens pour découvrir ce qu’elles révèlent.
Dans cette logique, le défi de Benjamin Mougel n’est pas seulement une performance monstrueuse. C’est une déclaration d’amour à la verticalité. Une manière radicale de dire que la montagne ne se traverse pas seulement. Parfois, elle se répète. Elle se grimpe. Elle se subit. Elle se recommence.
Et quand un coureur accepte de la gravir cent fois, le chiffre finit par devenir secondaire. Ce qui reste, c’est cette question simple, presque brutale, que tous les traileurs connaissent un jour ou l’autre : jusqu’où suis-je capable d’aller ?
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