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La mort de Nirmal Purja provoque une émotion considérable dans le monde de la montagne.
Depuis l’annonce de sa disparition dans une avalanche au Broad Peak, les hommages saluent presque unanimement un alpiniste hors norme, capable de repousser les limites de l’endurance et de la vitesse à plus de 8 000 mètres.
Je comprends cette émotion. Je mesure également ce que représente la disparition d’un homme qui avait bouleversé l’image des alpinistes népalais et replacé les Sherpas au centre d’une histoire trop longtemps racontée uniquement à travers les exploits occidentaux.
Mais je n’arrive pas à participer pleinement à cet hommage collectif.
Parce que derrière les records et le documentaire Netflix se trouvent aussi les témoignages de femmes qui l’accusaient de harcèlement et d’agressions sexuelles. Des accusations que sa mort ne fait pas disparaître.
🎥 Pourquoi je n’arrive pas à rendre un hommage sans réserve à Nirmal Purja
Vidéo originale uTrail, réalisée et présentée par Axelle Anne (lien pour me contacter dans ma bio en bas de l’article).
Nirmal Purja a bouleversé l’histoire de l’Himalaya
Il serait malhonnête de minimiser ce que Nirmal Purja a accompli en montagne.
En 2019, l’ancien membre des forces spéciales britanniques avait gravi les quatorze sommets de plus de 8 000 mètres en six mois et six jours. Cet enchaînement spectaculaire, raconté dans le documentaire 14 × 8000 : Aux sommets de l’impossible, l’avait transformé en vedette mondiale de l’alpinisme.
En janvier 2021, il avait également participé à la première ascension hivernale du K2 avec une équipe entièrement népalaise. Cette réussite avait une portée symbolique immense : ceux qui équipaient les voies, transportaient le matériel et sauvaient parfois les clients occidentaux devenaient enfin les principaux personnages de leur propre histoire.
Nirmal Purja était devenu l’un des visages les plus célèbres de cette reconquête. Il montrait que les alpinistes népalais n’étaient pas seulement les hommes de l’ombre des grandes expéditions, mais aussi certains des meilleurs montagnards au monde.
C’est aussi ce qui rend sa mort si marquante. Celui que l’on présentait comme l’un des hommes les plus solides et les plus expérimentés de l’Himalaya a été emporté avec les autres membres de son expédition par une avalanche sur le Broad Peak, au Pakistan.
Mais l’admiration sportive ne peut pas tout effacer
Reconnaître ses exploits ne m’oblige pas à fermer les yeux sur le reste.
En mai 2024, une enquête du New York Times, signée par Anna Callaghan et Jenny Vrentas, avait donné la parole à deux femmes accusant Nirmal Purja de comportements sexuels imposés. L’article s’inscrivait dans une enquête plus large consacrée au harcèlement et aux violences sexuelles subies par les femmes dans le monde de l’alpinisme.
April Leonardo racontait avoir été saisie, embrassée contre son gré et sollicitée à plusieurs reprises pendant une expédition au K2 en 2022. L’alpiniste finlandaise Lotta Hintsa l’accusait, de son côté, de l’avoir agressée sexuellement dans une suite d’hôtel à Katmandou en 2023.
Ces accusations étaient étayées dans l’enquête par des échanges de messages, des photographies datées et différents éléments examinés par les journalistes. Nirmal Purja les avait formellement contestées par l’intermédiaire de ses avocats, les qualifiant de fausses et diffamatoires. Il n’a pas été condamné pour les faits dénoncés.
Cette précision est indispensable. Mais elle ne signifie pas que les témoignages doivent être effacés, encore moins maintenant que l’homme mis en cause est mort.
En haute altitude, le rapport de force n’est pas celui du monde ordinaire
Ces témoignages sont particulièrement difficiles à lire parce qu’ils se déroulent dans un environnement où la dépendance peut devenir absolue.
Lorsqu’une femme engage un guide pour gravir un sommet de 8 000 mètres, elle ne dépend pas seulement de lui pour organiser un voyage ou lui montrer un itinéraire. Elle dépend de son expérience, de ses décisions, de l’équipe qu’il dirige, des cordes installées, de l’oxygène disponible et parfois de sa capacité à organiser un secours.
À cette altitude, se brouiller avec celui qui contrôle une partie de votre sécurité n’a rien d’anodin.
Refuser, dénoncer immédiatement ou quitter l’expédition paraît simple depuis une rédaction ou depuis les réseaux sociaux. Cela l’est beaucoup moins lorsque l’on se trouve à plusieurs jours de marche de toute route, au milieu d’une équipe dont on dépend pour monter, redescendre et rester en vie.
C’est précisément ce rapport de pouvoir qui rend les violences sexuelles dans l’alpinisme particulièrement difficiles à révéler. Les femmes peuvent craindre de ne pas être crues, de perdre l’accès aux expéditions, de voir leur carrière détruite ou de se retrouver isolées dans un milieu où tout le monde se connaît.
Il ne faut pas écrire, sans preuve, que Nirmal Purja aurait menacé d’abandonner ces femmes en montagne. Mais on peut rappeler une réalité plus générale : sur un sommet engagé, le guide détient un pouvoir considérable sur ses clientes. Ce pouvoir suffit déjà à rendre le consentement, le refus et la dénonciation infiniment plus complexes.
Le courage sportif n’annule pas la parole des femmes
Après la publication de l’enquête, plusieurs personnalités de la montagne avaient soutenu les femmes ayant témoigné.
Kilian Jornet avait notamment relayé le sujet et évoqué la nécessité de combattre les abus de pouvoir dans un environnement où les victimes peuvent dépendre directement de la personne qu’elles accusent. L’affaire avait également conduit plusieurs partenaires commerciaux à prendre leurs distances avec Nirmal Purja.
Ces réactions avaient une importance particulière. Dans les sports de montagne, la légende du héros reste extrêmement puissante. Le courage, la prise de risque et la capacité à sauver d’autres personnes peuvent créer autour d’un alpiniste une forme d’immunité symbolique.
Un homme capable d’accomplir des choses extraordinaires peut pourtant aussi être accusé d’avoir eu des comportements graves. Les deux réalités ne s’annulent pas.
Ses records restent des records. Son rôle dans la reconnaissance des alpinistes népalais reste majeur. Mais les témoignages de Lotta Hintsa et d’April Leonardo ne deviennent pas moins importants parce qu’il est mort en montagne.
On peut respecter le deuil sans organiser l’oubli
Lorsqu’une personnalité disparaît brutalement, un mécanisme presque automatique se met en place : on sélectionne les images les plus glorieuses, les exploits les plus spectaculaires et les phrases les plus inspirantes. Ce réflexe est humain. La mort appelle le respect et la retenue. Mais la retenue ne doit pas devenir une réécriture.
Nirmal Purja était une figure historique de l’alpinisme népalais. Il était aussi un homme visé par des accusations graves, qu’il niait. L’écrire aujourd’hui n’est pas salir sa mémoire. C’est refuser de demander une nouvelle fois aux femmes de disparaître du récit pour protéger la légende d’un homme puissant. Nous faisons confiance aux victimes. JE VOUS CROIS.
Je ne me réjouis évidemment pas de sa mort. Je pense également aux neuf autres personnes emportées avec lui et à toutes les familles frappées par cette avalanche. Leur disparition est un drame qui ne devrait jamais être réduite au seul destin de la personnalité la plus célèbre de l’expédition.
Mais je ne parviens pas non plus à écrire un hommage classique, comme si l’enquête de 2024 n’avait jamais existé.
Il existe peut-être une autre manière de parler de Nirmal Purja.
Une manière qui reconnaît l’immensité de ses exploits, son rôle dans la visibilité des alpinistes népalais et la violence de sa disparition, sans transformer l’émotion en absolution.
Mais elle ne retire pas aux femmes le droit d’avoir parlé.
Aujourd’hui, le monde de la montagne pleure l’un de ses plus grands alpinistes. Je comprends ces hommages. Pourtant, je ne peux pas les reprendre sans rappeler aussi les accusations qui visaient l’homme derrière la légende.
Parce que rendre hommage ne devrait jamais obliger à oublier.
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