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🎧 Les Enfoirés, Les 25h qui courent : certaines opérations caritatives sont instrumentalisées
Une opération caritative peut récolter beaucoup d’argent, aider concrètement une association et, dans le même temps, devenir un puissant outil de communication pour ceux qui y participent. Ce débat accompagne les Enfoirés depuis des années.
Avec « Les 25h qui courent », le trail entre à son tour dans cette zone grise où solidarité, spectacle, influence et image personnelle peuvent finir par se mélanger.
Les Enfoirés constituent sans doute l’exemple français le plus connu de cette tension. Chaque année, des dizaines de célébrités montent sur scène au profit des Restos du Cœur, et l’efficacité économique du dispositif est difficile à contester puisque l’événement génère des recettes importantes pour l’association. Les artistes participent bénévolement et abandonnent également leurs droits d’interprètes au profit des Restos.
Autrement dit, il ne s’agit pas de remettre en cause l’utilité de l’opération ni de nier les sommes réellement récoltées. En revanche, cette efficacité n’a jamais empêché les critiques sur la manière dont le caritatif est mis en scène, ni sur les bénéfices d’image que peuvent retirer les personnalités qui prennent part au spectacle.
Les Enfoirés sont depuis longtemps confrontés à cette ambiguïté
Le principe des Enfoirés paraît simple : mettre la notoriété d’artistes connus au service des plus précaires. Mais avec les années, l’événement est devenu une immense machine médiatique, avec plusieurs concerts, des dizaines de célébrités, des décors imposants, des costumes, une captation télévisée nationale, des produits dérivés et une communication massive.
C’est précisément cette puissance médiatique qui fait son efficacité. Sans cette mise en scène, sans les artistes et sans la télévision, les sommes récoltées seraient probablement bien moindres. Pourtant, c’est aussi cette même mécanique qui nourrit depuis longtemps une interrogation : à partir de quel moment la cause caritative devient-elle également un spectacle dont ceux qui y participent retirent eux-mêmes de la visibilité ?
La question est d’autant plus difficile à trancher que les deux dimensions peuvent parfaitement coexister. Une personnalité peut sincèrement vouloir aider une association tout en bénéficiant, dans le même temps, de l’exposition médiatique et de l’image positive attachées à sa participation.
La critique des Enfoirés ne date pas d’hier
Plusieurs anciens participants ont déjà exprimé leur malaise à propos du fonctionnement de la troupe ou de ce qu’elle était devenue au fil du temps. Renaud, qui avait lui-même participé aux Enfoirés, avait ainsi formulé des critiques particulièrement sévères sur cette évolution.
Au-delà des personnes, la polémique revient toujours au même point : lorsqu’une célébrité apparaît dans l’une des émissions les plus regardées de l’année en participant à une grande opération solidaire, où s’arrête la générosité et où commence le bénéfice d’image ?
Il serait évidemment excessif de considérer que toute participation répond à un calcul personnel. Mais il serait tout aussi naïf de prétendre que la visibilité générée par ce type d’événement n’existe pas. La solidarité peut être sincère et produire simultanément un effet très favorable sur l’image publique de celui qui s’engage.
Communiquer pour une cause ou utiliser une cause pour communiquer
Une association a besoin de visibilité pour obtenir des dons, attirer des partenaires et faire connaître son action. La communication n’est donc pas un élément extérieur au caritatif : elle en constitue souvent l’un des moteurs.
Les Enfoirés en apportent la démonstration depuis des décennies. Leur force repose justement sur leur capacité à transformer la notoriété des artistes en audience, puis cette audience en recettes pour les Restos du Cœur.
Toute la difficulté consiste alors à distinguer la communication mise au service d’une cause de la cause mise au service d’une communication.
La frontière n’est pas toujours nette, surtout lorsque les célébrités, les sponsors, les caméras, les réseaux sociaux et les récits personnels occupent une place de plus en plus importante dans le dispositif.
Le trail découvre aujourd’hui sa propre version de cette question
Le 7 novembre 2026, Clément Deffrenne, plus connu sous le nom de Clemquicourt, organisera « Les 25h qui courent », un événement inspiré du format Backyard. Une centaine de participants sont annoncés, parmi lesquels des sportifs de haut niveau, des créateurs de contenu et des membres de sa communauté.
Le projet est présenté comme 100 % caritatif au profit de l’Association Rêves, qui réalise les rêves d’enfants et d’adolescents gravement malades.
L’objectif est naturellement difficile à critiquer en lui-même. Si l’événement permet de récolter de l’argent et de financer davantage de projets pour ces enfants, son utilité sera parfaitement concrète.
Mais le caractère caritatif ne suffit pas, à lui seul, à faire disparaître toute question sur la manière dont l’opération est construite et racontée.
Les 25h qui courent sont aussi pensées comme un grand événement médiatique
Clemquicourt assume d’ailleurs pleinement l’ambition spectaculaire du projet. La communication autour des « 25h qui courent » repose sur un casting mêlant grands noms du trail et personnalités d’Internet, avec notamment Kilian Jornet, Blandine L’Hirondel, Tibo InShape, Domingo, Zack Nani, Laink ou Baghera.
Cette rencontre entre sportifs de très haut niveau et créateurs de contenu constitue précisément l’un des principaux ressorts de l’événement. Elle permettra potentiellement de toucher un public bien plus large que celui du trail traditionnel et d’apporter, par la même occasion, une exposition considérable à l’Association Rêves.
C’est tout l’intérêt de la mécanique, mais aussi toute son ambiguïté : plus le spectacle fonctionne, plus l’association gagne en visibilité, tandis que les personnalités et les marques associées à l’événement bénéficient elles aussi de cette exposition et de l’image positive liée à la cause.
Quand la maladie devient un ressort du récit sportif
La question devient plus sensible encore lorsque l’événement s’appuie sur la maladie ou le handicap. Le running et le trail se prêtent particulièrement bien aux récits de dépassement de soi : pendant plusieurs heures, un participant souffre, doute, se dépasse, parfois abandonne, tandis que son effort est raconté en direct et largement relayé sur les réseaux sociaux. Lorsqu’une cause caritative vient s’ajouter à ce récit, elle lui apporte naturellement une dimension émotionnelle supplémentaire.
C’est précisément là que la vigilance devient légitime. Mobiliser une audience autour d’enfants gravement malades peut donner du sens à un événement et permettre à une association de récolter davantage d’argent. Mais la maladie peut aussi devenir, volontairement ou non, un puissant ressort de communication permettant de valoriser celui qui court, celui qui organise ou celui qui raconte l’histoire.
Le risque apparaît lorsque le bénéficiaire passe progressivement au second plan et que celui qui aide devient le véritable héros du récit. À quel moment l’événement met-il sa puissance médiatique au service de la cause, et à quel moment la cause commence-t-elle à être instrumentalisée pour renforcer la puissance émotionnelle et médiatique de l’événement ?
Rien ne permet d’affirmer que « Les 25h qui courent » franchiront cette frontière. Mais cette question dépasse largement Clemquicourt : elle concerne désormais tout un pan du sport et de la communication sur les réseaux sociaux.
En résumé, ce n’est pas parce qu’il y a du caritatif qu’on va s’empêcher de rester objectifs (et de critiquer si necessaire)
Présenter une opération comme caritative ne signifie pas qu’elle doive échapper à toute analyse critique. Au contraire, plusieurs questions sont légitimes : quelle somme sera réellement récoltée ? Quelle place sera accordée à l’association dans la communication ? Quelle visibilité auront les partenaires commerciaux ? Les créateurs transformeront-ils leur participation en contenus personnels ? Et surtout, qui restera au centre du récit une fois l’événement lancé : les enfants et l’association, ou les personnalités qui courent en leur nom ?
Ces interrogations ne diminuent en rien la valeur de la cause. Elles permettent simplement de regarder avec davantage de recul la manière dont celle-ci est intégrée à un dispositif médiatique.
Autres H2 possibles, encore plus directs : « Le caritatif n’exonère pas de toute critique » ou « Une bonne cause n’interdit pas les questions ».
En résumé, si « Les 25h qui courent » permettent de financer de nouveaux rêves pour des enfants gravement malades, l’événement aura produit un résultat incontestablement positif.
Mais un direct réunissant une centaine de participants, de grands noms du trail, des créateurs suivis par des millions de personnes et plusieurs partenaires reste également, par nature, un spectacle et une opération de communication.
Ce constat ne constitue pas une accusation contre Clemquicourt ou les participants. Il rappelle simplement qu’un événement caritatif moderne peut remplir plusieurs fonctions simultanément : récolter de l’argent, divertir une audience, produire du contenu, renforcer la visibilité d’une association, mais aussi celle des personnes et des marques qui s’y associent.
Leur succès repose même précisément sur cette capacité à transformer la solidarité en grand rendez-vous médiatique.
Le trail entre désormais dans une logique comparable. Ses courses sont diffusées en direct, ses champions deviennent des marques, ses influenceurs réunissent parfois des communautés plus importantes que celles des athlètes professionnels et les événements sportifs sont de plus en plus pensés comme des contenus.
Dans cet environnement, les causes caritatives deviennent naturellement elles aussi des éléments de communication.
« Les 25h qui courent » peuvent donc constituer une très belle opération pour l’Association Rêves tout en étant, simultanément, un événement extrêmement puissant en matière d’image et de communication. Reconnaître la première réalité ne devrait jamais empêcher d’interroger la seconde.
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