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đ§ Sur les Ă©crans ce week-end, certaines images ont eu quelque chose dâinsoutenable.
Ă deux kilomĂštres de la ligne dâarrivĂ©e du marathon de Berlin, l’Ăthiopienne Tigst Assefa pourtant trĂšs bien partie ne courait plus, elle traĂźnait une jambe meurtrie, grimaçant Ă chaque impact sur le bitume, le visage dĂ©formĂ© par la souffrance.
Et pourtant, autour dâelle et sur les rĂ©seaux, on a pu lire les louanges sur son « mental dâacier », son « sens du sacrifice », et son hĂ©roĂŻsme face Ă la douleur. Mais la rĂ©alitĂ© est bien plus sombre et tragique.
Tigst Assefa a couru les deux derniers kilomĂštres avec une rupture tendineuse complĂšte, ce qui nous semble ĂȘtre une pure inconscience. Et jamais nous ne devrions applaudir Ă cela.
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Tigst Assefa , une gĂ©ante de la course en quĂȘte de record du monde
Pour comprendre l’engrenage dans lequel sâest mise Tigst Assefa, il faut rappeler qui elle est. ĂgĂ©e de 29 ans, lâĂthiopienne n’est pas une anonyme. Câest une lĂ©gende du marathon, dĂ©jĂ gagnante Ă Berlin en 2022 et 2023, annĂ©e oĂč elle avait pulvĂ©risĂ© le record du monde fĂ©minin en 2h 11min et 53s. Revenue dans la capitale allemande avec la determination de s’approprier Ă nouveau le meilleur chrono de tous les temps (dĂ©tenu par Ruth Chepngâetich) , Assefa est une compĂ©titrice hors norme, habituĂ©e Ă repousser les limites de ce qui est possible.
Ce dimanche, tous les voyants Ă©taient au vert pour quâelle entre encore un peu plus dans la lĂ©gende. Jusquâau 31Ăšme kilomĂštre, le dĂ©roulĂ© de sa course Ă©tait parfait, et elle Ă©tait partie sur des bases pour battre le record tant espĂ©rĂ©. Puis une douleur est apparue. Au 40Ăšme kilomĂštre, le pĂ©pin physique est arrivĂ©. Sur nos Ă©crans, on lâa vue souffrir, boitiller, et on a bien pensĂ© quâelle Ă©tait blessĂ©e. Mais jamais on aurait pensĂ© quâelle Ă©tait en train de terminer la course avec une rupture totale du tendon dâAchille droit.
Courir sur du vide – De la tĂ©nacitĂ© Ă l’inconscience
Comme lâa expliquĂ© plus tard son manager Gianni Demadonna, Assefa a parcouru les 500 derniers mĂštres uniquement sur le talon, « sans tendon », amputĂ©e de toute puissance. MalgrĂ© cette blessure Ă©norme, elle a franchi la ligne d’arrivĂ©e en 2h 11min et 04s, amĂ©liorant son propre record personnel et signant le troisiĂšme meilleur temps de l’histoire.
Mais Ă quel prix ? Se faire mal fait partie du sport de haut niveau. Pousser son organisme dans ses derniers retranchements et faire preuve d’une rĂ©silience mentale hors du commun est le propre de tous les grands champions.
Cependant, il existe une ligne rouge entre le dĂ©passement de soi et l’autodestruction. Courir deux kilomĂštres avec un tendon dâAchille en dĂ©composition franchit cette limite de maniĂšre irresponsable. OpĂ©rĂ©e en urgence le lendemain en BaviĂšre, l’athlĂšte a promis de revenir l’annĂ©e prochaine pour battre le record du monde. Mais en attendant, la logique mĂ©dicale pourrait nous laisser penser quâavec une telle lĂ©sion, aggravĂ©e par l’effort, il n’y a aucune garantie pour qu’elle retrouve un jour son niveau exceptionnel.
Pourquoi continuer ? La pression de la gloire et du chĂšque
Face Ă la force et Ă la dĂ©termination de continuer Ă courir malgrĂ© une blessure si violente, on se pose quelques questions. Pourquoi ne pas s’ĂȘtre arrĂȘtĂ©e ? Pourquoi avoir risquĂ© dâaggraver une blessure au risque de peut-ĂȘtre ne plus jamais pouvoir recourir Ă ce niveau ? Pourquoi aucun officiel ou membre du staff n’a-t-il stoppĂ© ce calvaire ?
La rĂ©ponse est certainement dans le systĂšme du sport de haut niveau. Au-delĂ du dĂ©sir profond d’entrer dans l’histoire, les enjeux financiers sur un marathon majeur comme Berlin sont colossaux. Entre les primes de victoire, les bonus Ă la performance liĂ©s aux sponsors (qui exigent souvent de franchir la ligne d’arrivĂ©e pour dĂ©clencher les versements) et les contrats d’Ă©quipementiers chiffrĂ©s en centaines de milliers d’euros, s’arrĂȘter Ă 2 000 mĂštres du but Ă©quivaut parfois Ă renoncer Ă la sĂ©curitĂ© financiĂšre de toute une vie.
L’athlĂšte devient alors prisonniĂšre d’un engrenage Ă©conomique oĂč son corps est un capital Ă sacrifier, et oĂč la santĂ© Ă long terme passe derriĂšre la rentabilitĂ© immĂ©diate dâune performance.
En rĂ©sumĂ©, les rĂ©seaux sociaux et la presse sâextasient sur cet « exploit », câest une chose, mais nous, nous faisons le choix de dire non.
Voir une championne sâeffonder et se dĂ©truire le corps sous les yeux des camĂ©ras ne devrait susciter ni fascination ni applaudissements.
Glorifier ce genre de scĂšne sous prĂ©texte de la « culture du mental » envoie un signal dramatique : celui que la santĂ© de lâĂȘtre humain est secondaire face au chrono. Glorifier une athlĂšte qui sacrifie peut-ĂȘtre dĂ©finitivement sa carriĂšre et sa santĂ© physique pour quelques minutes de gloire ou un chĂšque de prime, câest valider une dĂ©rive voyeuriste du sport.
Ce jour-lĂ Ă Berlin, nous n’avons pas assistĂ© Ă un miracle sportif, mais Ă un naufrage mĂ©dical. Et cela ne mĂ©rite pas des applaudissements, mais une prise de conscience collective.
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