🎧 À trois jours des Championnats d’Europe de trail en Slovénie, l’équipe de France masculine prendra le départ à Kamnik après une sélection pour le moins étonnante… car technologique !
Quand les algorithmes des montres GPS remplacent la réalité du classement de la ligne d’arrivée, c’est toute l’éthique du trail qui est remise en cause.
Le trail a-t-il définitivement basculé dans l’ère de la data froide, au détriment de ses valeurs de base ? C’est la question brûlante qu’on se pose alors que les athlètes s’apprêtent à prendre le départ ce samedi 6 juin en Slovénie. Si l’équipe française se présente une nouvelle fois comme favorite, le processus qui a mené à la composition de l’équipe masculine laisse un arrière-goût amer. Une sélection sur fichier GPX, qui crée une situation sans précédent, dangereuse pour l’avenir du trail.
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Le fiasco du Ventoux et ses conséquences sur les championnats d’Europe de trail – Quand le groupe de tête se perd
Pour comprendre le malaise, il faut remonter au 29 mars dernier, lors des Championnats de France de trail court au Mont Ventoux. L’épreuve est officiellement désignée comme qualificative pour les Championnats d’Europe.
Ce jour-là, la course bascule dans un scénario surréaliste. Un groupe de six coureurs, qui est alors en tête de la course et comprend la quasi-totalité des grands favoris, rate une bifurcation et s’égare. Erreur de balisage ? Manque de lucidité des athlètes ? Impossible de désigner un seul responsable, mais toujours est-il que le résultat à l’arrivée de la course est complètement faussé. Le classement ne reflète donc plus la réalité du niveau des coureurs ce jour-là.
Face à cette situation chaotique, la Fédération Française d’Athlétisme (FFA) s’est retrouvée face à un dilemme majeur. Fallait-il s’en tenir à la stricte vérité de la ligne d’arrivée, quitte à envoyer en Slovénie une équipe privée de ses meilleurs athlètes, ou fallait-il trouver une solution alternative ? La fédération a choisi la seconde option, mais a ouvert par la même occasion de nombreux débats.
Julien Rancon, responsable auprès de la direction technique a expliqué la méthode utilisée pour effectuer la sélection. Ils ont « passé beaucoup de temps à analyser les données chiffrées de tous les athlètes, pour estimer le temps perdu par chacun, sur la base de leurs données GPS. »
Les sélectionneurs transformés en analystes de la donnée
Pour départager les athlètes et valider la sélection pour la Slovénie, le staff technique s’est donc transformé en cabinet d’analystes de données. Ils ont récupéré les fichiers GPX des montres connectées des coureurs égarés, ont décortiqué les traces, analysé les segments chronométriques communs et estimé scientifiquement le temps perdu par les uns et les autres pour recalculer une hiérarchie virtuelle.
Résultat des ces analyses, Florian Bernabeu-Séguy, vainqueur au scratch, reste le premier sélectionné. Mais derrière, le calcul des algorithmes change la sélection et permet de repêcher Rémy Brassac et Antoine Charvolin.
Si l’intention de départ est louable, car essayer faire preuve d’une justice sportive en envoyant les athlètes les plus forts est plutôt logique, la méthode elle, pose un immense problème de principe. Le trail est une discipline où la gestion de course, l’observation du balisage et la lucidité dans l’effort font entièrement partie de la performance. Oublier ces facteurs avec un savant calcul post-course revient à transformer le trail en un simple contre-la-montre sur tapis de course.
Kamnik – Un terrain de jeu impitoyable qui ne pardonnera aucune erreur
Et c’est bien là que ça coince. Car le tracé de 52 km et environ 2 450 m de d+ qui attend les Bleus au départ de Kamnik n’a rien d’un laboratoire de recherche. C’est un profil montagnard pur, cassant et exigeant. Après une partie roulante le long de la rivière Kamniška Bistrica, les coureurs vont arriver sur une immense première ascension de près de 1 300 mètres de dénivelé d’un coup.
Le sommet du parcours se situe à 1 660 m, au cœur du haut plateau de Velika Planina. Là-haut, la relance sera technique, au milieu des alpages et des bosses, avant de plonger dans une descente exigeante vers Kranjski Rak. La seconde moitié de course sera un enchaînement infernal de relances forestières et de monotraces bourrées de racines avant de basculer vers l’arrivée. Un parcours costaud, ultra-nerveux, où l’orientation et la rudesse montagnarde priment sur la VMA. Si un Français s’y égare ou subit un coup de chaud, aucun calcul de datas ne viendra le sauver.
Les sélectionnés de l’équipe de France pour les championnats d’Europe de trail – Quel potentiel pour gagner ?
Les favoris des championnats d’Europe de trail
Derrière la polémique de la sélection, on peut se demander quelle est la valeur réelle de l’équipe. Côté masculin, la France envoie un groupe excellent sur la vitesse et la puissance, mais qui manque d’expérience commune à ce niveau.
Frédéric Tranchand s’annonce comme le patron et la valeur sûre du groupe. Déjà sacré champion du monde de trail court l’an dernier, et ancien orienteur, il a une capacité de lecture du terrain hors norme et une pointe de vitesse redoutable. Sur un profil aussi nerveux que celui de Kamnik, il est le favori logique à sa propre succession.
Florian Bernabeu-Séguy est l’invité surprise. Il a géré la course au Ventoux sans jamais trembler, il a prouvé qu’il avait les jambes et le sang-froid. Mais c’est son premier dossard international et ça peut lui amener une pression qu’il ne connait pas.
Rémy Brassac et Antoine Charvolin sont les repêchés d’après course, les « miraculés du fichier GPS ». Au Ventoux, Brassac avait fait une fin de course incroyable malgré ses 20 minutes perdues. Charvolin, lui, était annoncé comme le grand favori du printemps. Mais il ne faudra pas que le doute s’installe à la première bifurcation douteuse.
Chez les femmes, la sélection est indiscutable mais le défi sera immense. Avec des profils expérimentés comme Audrey Tanguy, Marie Goncalves, Adeline Martin et Anne-Cécile Thévenot, la France s’appuie sur une équipe hyper homogène et habituée aux confrontations internationales. Clémentine Geoffray, la championne du monde en titre sera là en tant que remplaçante. Si le quatuor de départ a le potentiel pour remporter l’or par équipe, la victoire en individuel sera difficile face aux athlètes italiennes et scandinaves qui s’annoncent redoutables.
Une situation dangereuse pour l’éthique du sport
En choisissant de valider une sélection sur des données virtuelles, la FFA crée une jurisprudence glissante. Qu’en sera-t-il la prochaine fois si un favori chute à cause d’un spectateur, ou si un coureur est ralenti par un troupeau de vaches ? On ne peut pas sortir à chaque fois les fichiers Strava pour réécrire l’histoire et recalculer les chronos.
Le trail, tout comme le sport de manière générale, trouve une partie de son intérêt dans l’incertitude du classement final et dans sa réalité parfois cruelle. En voulant rationaliser l’accident de course au Ventoux par de la technologie, on dénature ce qui fait l’essence même de la course en sentier.
Ce samedi, à Kamnik, on va suivre attentivement nos français en espérant qu’ils décrocheront l’or, et qu’ils prouveront ainsi qu’ils sont les patrons de la discipline en Europe. Mais quoi qu’il arrive dans les alpages slovènes, cette équipe de France masculine gardera l’étiquette d’une sélection virtuelle. Espérons simplement que les sentiers de Kamnik soient mieux balisés que ceux du Ventoux, car cette fois, il n’y aura pas de service après-vente pour les fichiers GPX.
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Auteur : Marta, serre-file






