🎧 À force de vouloir contrôler son récit, Mathieu Banchard et les médias semblent parler de moins en moins le même langage
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Pendant longtemps, Mathieu Blanchard a Ă©tĂ© l’une des personnalitĂ©s les plus apprĂ©ciĂ©es des mĂ©dias trail.
Son parcours atypique, son authenticitĂ©, sa facilitĂ© Ă raconter ses aventures et sa capacitĂ© Ă produire des images fortes faisaient de lui un sujet presque idĂ©al pour les journalistes. Que ce soit sur l’UTMB, la Yukon Arctic Ultra, la Diagonale des Fous ou ses expĂ©ditions plus rĂ©centes, il incarnait cette nouvelle gĂ©nĂ©ration d’athlètes capables de faire rĂŞver bien au-delĂ du cercle des pratiquants.
Pourtant, depuis quelques mois, quelque chose semble s’ĂŞtre progressivement dĂ©tĂ©riorĂ©. Pas au point de parler de conflit ouvert. Pas au point non plus d’Ă©voquer une rupture. Mais les signaux s’accumulent. Une remarque ici. Une mise au point lĂ . Un recadrage sur les rĂ©seaux sociaux. Puis un autre. Et Ă force de rĂ©pĂ©tition, une impression finit par s’installer : celle d’une relation devenue plus compliquĂ©e entre Mathieu Blanchard et une partie de la presse qui le suit pourtant depuis des annĂ©es.
L’Ă©pisode de la Lapland Arctic Ultra au printemps puis celui de la Diagonale des Fous cette semaine illustrent parfaitement cette Ă©volution. Ils racontent moins une querelle entre un athlète et des journalistes qu’une transformation plus profonde du sport moderne. Car derrière ces accrochages se cache une question essentielle : qui doit raconter l’histoire d’un sportif de haut niveau ?
La Lapland Arctic Ultra, le premier vrai tournant
Le premier accroc visible remonte Ă la Lapland Arctic Ultra.
Pendant cette aventure disputĂ©e dans des conditions extrĂŞmes, plusieurs mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s ont relayĂ© l’idĂ©e que Mathieu Blanchard Ă©tait en train de rĂ©aliser l’Ă©preuve sans dormir. L’information ne sortait pas de nulle part. Avant le dĂ©part, l’athlète avait lui-mĂŞme Ă©voquĂ© cette stratĂ©gie. Dans le mĂŞme temps, les donnĂ©es de suivi accessibles publiquement semblaient confirmer une progression quasiment continue. Pour beaucoup de rĂ©dactions, l’interprĂ©tation paraissait donc cohĂ©rente.
Une fois la course terminĂ©e, Mathieu Blanchard a toutefois expliquĂ© avoir effectuĂ© plusieurs pĂ©riodes de repos et regrettĂ© que des informations qu’il jugeait inexactes aient Ă©tĂ© reprises aussi largement.
Vu du cĂ´tĂ© de l’athlète, la critique est comprĂ©hensible. Personne n’aime voir circuler une information qui ne correspond pas exactement Ă ce qui s’est rĂ©ellement passĂ©.
Vu du cĂ´tĂ© des rĂ©dactions, le raisonnement l’est tout autant. Les journalistes ont travaillĂ© avec les informations disponibles Ă l’instant oĂą ils publiaient. Ils n’Ă©taient pas sur place. Ils ne disposaient pas d’un accès privilĂ©giĂ© Ă l’athlète pendant l’Ă©preuve. Ils observaient un suivi de course et analysaient des dĂ©clarations publiques.
En rĂ©alitĂ©, les deux lectures peuvent ĂŞtre lĂ©gitimes. Pourtant, cet Ă©pisode a laissĂ© des traces parce qu’il a rĂ©vĂ©lĂ© une diffĂ©rence fondamentale de perception entre ce qu’attend l’athlète et ce que permet concrètement le travail journalistique en temps rĂ©el.
Le problème est peut-ĂŞtre ailleurs. Mathieu Blanchard semble considĂ©rer que les mĂ©dias devraient systĂ©matiquement vĂ©rifier auprès de lui certaines informations avant publication. Pourtant, ce n’est pas ainsi que fonctionne la presse. Les journalistes ne travaillent pas pour les athlètes. Ils travaillent pour leurs lecteurs. Lorsqu’une information provient d’une source jugĂ©e crĂ©dible — un organisateur, un suivi de course officiel, une dĂ©claration publique — elle est susceptible d’ĂŞtre publiĂ©e sans validation prĂ©alable de l’intĂ©ressĂ©. C’est mĂŞme l’un des principes fondamentaux du journalisme.
Le paradoxe est que Mathieu Blanchard bĂ©nĂ©ficie probablement plus que n’importe quel autre traileur français de cette exposition mĂ©diatique. Ses aventures sont suivies quotidiennement, ses projets font l’objet d’articles, ses sponsors profitent de cette visibilitĂ© et sa notoriĂ©tĂ© s’est construite en partie grâce Ă cette couverture. Mais plus un sportif devient mĂ©diatique, moins il contrĂ´le entièrement ce qui est Ă©crit sur lui. C’est une règle qui touche tous les grands champions, de MbappĂ© Ă Hamilton en passant par Nadal ou Pogacar.
La Diagonale des Fous relance exactement le même débat
Quelques mois plus tard, l’histoire semble se rĂ©pĂ©ter.
Cette semaine, le Grand Raid de La RĂ©union publie un message annonçant le retour de Mathieu Blanchard sur la Diagonale des Fous 2026. L’information est immĂ©diatement reprise par de nombreux mĂ©dias spĂ©cialisĂ©s. Le raisonnement est simple : lorsqu’un organisateur officiel annonce la prĂ©sence d’un ancien vainqueur, il paraĂ®t logique de considĂ©rer l’information comme suffisamment solide pour ĂŞtre relayĂ©e.
Mais quelques heures plus tard, Mathieu Blanchard intervient lui-mĂŞme pour prĂ©ciser que rien n’est encore dĂ©cidĂ© et qu’aucune participation ne peut ĂŞtre considĂ©rĂ©e comme officiellement confirmĂ©e.

Une nouvelle fois, chacun estime ĂŞtre dans son rĂ´le.
L’athlète rappelle que sa dĂ©cision ne lui appartient qu’Ă lui et qu’il est le mieux placĂ© pour savoir ce qu’il fera dans plusieurs mois.
Les mĂ©dias rappellent implicitement qu’ils se sont appuyĂ©s sur une communication Ă©manant directement de l’organisateur de l’Ă©vĂ©nement.
Le résultat est pourtant le même que lors de la Lapland : une nouvelle mise au point publique, un nouveau débat sur la vérification des informations et une nouvelle tension qui aurait probablement pu être évitée avec une communication plus fluide entre les différents acteurs.
Référence trail, le bilan des remontrances de Mathieu Blanchard a la presse

Mathieu Blanchard est-il devenu obsédé par le contrôle de son image ? Le mot serait excessif.
En revanche, il est Ă©vident que Mathieu Blanchard accorde aujourd’hui une attention particulière Ă la manière dont son actualitĂ© est racontĂ©e.
D’une certaine façon, c’est parfaitement logique. L’athlète n’est plus seulement un coureur. Il est devenu une marque personnelle. Il reprĂ©sente des partenaires majeurs. Il participe Ă des projets d’envergure. Il intervient dans le dĂ©veloppement de produits. Il produit ses propres contenus. Son image possède dĂ©sormais une valeur Ă©conomique et mĂ©diatique considĂ©rable.
Dans ce contexte, il est normal qu’il souhaite corriger ce qu’il considère comme des approximations ou des raccourcis.
Le problème est que la logique des mĂ©dias n’est pas celle d’un compte Instagram personnel.
Un journaliste n’attend pas forcĂ©ment la validation d’un sportif avant de publier une information lorsque celle-ci provient d’une source qu’il juge crĂ©dible. C’est mĂŞme l’un des fondements du mĂ©tier. Dès lors qu’une information paraĂ®t suffisamment solide et qu’elle prĂ©sente un intĂ©rĂŞt public, elle est publiĂ©e.
C’est prĂ©cisĂ©ment lĂ que naĂ®t la friction.
Mathieu Blanchard n’est pas le premier sportif Ă vivre cela
Ce phénomène existe dans pratiquement tous les sports professionnels.
Le cas le plus cĂ©lèbre est sans doute celui de Kylian MbappĂ©. Depuis plusieurs annĂ©es, l’attaquant français cherche Ă contrĂ´ler très prĂ©cisĂ©ment l’utilisation de son image, ses partenariats et sa communication publique. Plusieurs dĂ©saccords avec la FĂ©dĂ©ration française de football ont Ă©clatĂ© autour de ces questions. Derrière ces conflits se trouvait toujours la mĂŞme volontĂ© : maĂ®triser lui-mĂŞme son rĂ©cit plutĂ´t que laisser d’autres le construire Ă sa place.
Dans le tennis, Naomi Osaka est devenue un symbole mondial lorsqu’elle a refusĂ© certaines obligations mĂ©diatiques, estimant qu’elles nuisaient Ă sa santĂ© mentale. Son retrait de Roland-Garros avait provoquĂ© un dĂ©bat planĂ©taire sur le rĂ´le des mĂ©dias dans le sport moderne.
Lewis Hamilton a lui aussi rĂ©gulièrement dĂ©noncĂ© certaines pratiques mĂ©diatiques en Formule 1, allant parfois jusqu’Ă limiter ses interactions avec la presse lorsqu’il estimait que ses propos Ă©taient dĂ©formĂ©s ou sortis de leur contexte.
Aucun de ces sportifs n’est hostile aux mĂ©dias par principe. Ils cherchent simplement Ă rĂ©duire la part d’incertitude qui accompagne toute couverture journalistique.
Le problème est qu’il est pratiquement impossible de contrĂ´ler totalement une narration lorsqu’on Ă©volue au plus haut niveau.
Le paradoxe de Mathieu Blanchard
Le paradoxe est mĂŞme assez cruel.
Si Mathieu Blanchard souhaite autant maĂ®triser son image aujourd’hui, c’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’il est devenu extrĂŞmement mĂ©diatique.
Chaque photo qu’il publie devient une actualitĂ©. Chaque projet fait l’objet d’articles. Chaque dĂ©claration est analysĂ©e, commentĂ©e et reprise.
Mais elle produit Ă©galement l’effet inverse : plus un athlète est exposĂ©, moins il contrĂ´le totalement ce qui est dit sur lui. Ă€ partir d’un certain niveau de notoriĂ©tĂ©, le rĂ©cit ne lui appartient plus complètement. Il appartient aussi aux organisateurs, aux mĂ©dias, aux partenaires, aux rĂ©seaux sociaux et au public.
C’est une rĂ©alitĂ© que tous les grands sportifs finissent par dĂ©couvrir.
Comment pourrait-il mieux contrĂ´ler sa communication ?
La question mĂ©rite d’ĂŞtre posĂ©e.
Aujourd’hui, Mathieu Blanchard communique principalement par l’intermĂ©diaire de ses propres rĂ©seaux sociaux. Cette stratĂ©gie prĂ©sente de nombreux avantages mais elle comporte Ă©galement une limite : les informations ne circulent pas toujours de manière homogène auprès des mĂ©dias.
Dans d’autres sports, les athlètes les plus mĂ©diatiques disposent souvent d’un attachĂ© de presse ou d’une Ă©quipe chargĂ©e de diffuser des informations claires, identiques et simultanĂ©es Ă l’ensemble des rĂ©dactions.
Cela ne supprime pas les erreurs. Cela ne supprime pas les interprétations. Mais cela réduit considérablement les malentendus.
Lorsqu’un athlète souhaite reprendre davantage la main sur son rĂ©cit, la communication structurĂ©e est souvent plus efficace que les mises au point successives après publication.
En rĂ©sumĂ©, le dĂ©samour qui semble s’installer entre Mathieu Blanchard et une partie de la presse n’est probablement pas le rĂ©sultat d’une hostilitĂ© rĂ©ciproque.
Il ressemble davantage Ă une divergence de fonctionnement.
L’athlète souhaite que les informations qui le concernent soient les plus exactes possibles et, idĂ©alement, validĂ©es par lui-mĂŞme.
Les mĂ©dias continuent de travailler Ă partir des informations qu’ils jugent fiables au moment oĂą elles deviennent publiques.
Aucun des deux camps n’a totalement tort.
Mais tant que cette diffĂ©rence de vision subsistera, chaque nouvelle aventure, chaque nouveau projet et chaque annonce importante risqueront de produire le mĂŞme scĂ©nario : une information relayĂ©e, une prĂ©cision apportĂ©e ensuite par l’athlète, puis un nouveau dĂ©bat sur la manière dont le sport moderne doit ĂŞtre racontĂ©.









