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🎧 La saison de chasse vient à peine de reprendre que le climat est déjà particulièrement tendu.
Dans les Alpes-de-Haute-Provence, un chasseur de 90 ans est mort le jour même de l’ouverture générale après une chute. Vingt-quatre heures plus tard, dans les Pyrénées-Orientales, Francis Lampe, alors président de l’association communale de chasse de Pollestres, a démissionné après avoir évoqué « quelques cartouches remplies de gros sel » pour ceux qui viendraient perturber l’ouverture et promis qu’ils auraient « très mal aux fesses ».
Évidemment, ces deux affaires sont totalement différentes et rien ne permet de les confondre. Mais pour ceux qui courent régulièrement en forêt, elles remettent brutalement au centre une réalité que l’on préfère parfois minimiser : pendant plusieurs mois, nous pratiquons notre sport au milieu de personnes qui circulent avec des armes à feu.
Et même si l’immense majorité des chasseurs respecte les règles et ne représente aucune menace volontaire pour les autres usagers, il reste toujours l’accident, l’erreur humaine et, plus rarement encore, la possibilité qu’une « brebis galeuse » franchisse volontairement une limite.
Tous les chasseurs comme dangereux… mais
Il faut commencer par le dire clairement, parce que sinon le débat devient immédiatement caricatural : considérer qu’il existe un risque lié à la présence d’armes en forêt ne revient pas à affirmer que tous les chasseurs sont dangereux.
Même si 99,9 % d’entre eux se comportent correctement, respectent les règles de sécurité, identifient leur cible et n’imagineraient jamais diriger leur arme vers une personne, le risque zéro n’existe pas dès lors qu’une arme chargée est présente dans un espace partagé.
C’est d’ailleurs tout le principe des règles de sécurité entourant les armes : on ne les impose pas parce que tous les utilisateurs seraient irresponsables, mais précisément parce qu’une erreur, une chute, une mauvaise manipulation ou un tir mal orienté peut avoir des conséquences considérables.
Pour un traileur, la question n’est donc pas de savoir si tous les chasseurs sont fréquentables. La question est beaucoup plus simple : que se passe-t-il le jour où l’on tombe sur celui qui ne l’est pas ?
Nous courons au milieu de personnes armées
Sur un sentier, le décalage est spectaculaire.
D’un côté, un coureur avec ses chaussures, son téléphone et son gilet d’hydratation. De l’autre, parfois quelques mètres plus loin, une personne équipée d’un fusil.
Dans l’immense majorité des rencontres, il ne se passe absolument rien. On se salue, le chasseur indique éventuellement qu’une battue est en cours et chacun poursuit sa journée. C’est heureusement la réalité ordinaire.
Mais cette normalité ne doit pas faire oublier la particularité de la situation : l’un des deux usagers possède un moyen capable de tuer à distance, l’autre non.
C’est précisément pour cette raison que le rapport de force n’est jamais complètement symétrique. On peut avoir exactement les mêmes droits d’accès au chemin et, malgré tout, ne pas se sentir dans la même position.
Sans même parler d’un acte volontaire, il y a déjà les accidents
Avant même d’imaginer une personne mal intentionnée, il existe une réalité beaucoup plus banale : celle des accidents de chasse.
Un tir effectué sans identification suffisante, un angle de sécurité mal respecté, une mauvaise manipulation ou une arme portée dans de mauvaises conditions peuvent transformer une erreur de quelques secondes en drame.
Ce sont des homicides involontaires lorsqu’une personne meurt à la suite d’une faute ou d’une imprudence établie, pas des meurtres intentionnels. La distinction est essentielle.
Mais pour la personne touchée ou pour sa famille, cette distinction juridique n’efface évidemment pas les conséquences.
C’est aussi pour cela que demander aux autres usagers d’être particulièrement prudents pendant la saison de chasse ne suffit pas à régler le problème. Le traileur peut porter du fluo, observer les panneaux, écouter les tirs et changer de parcours ; il ne contrôle jamais l’arme qui se trouve entre les mains de quelqu’un d’autre.
L’affaire du « gros sel » change forcément la perception et pose sur la table la question de la brebis galeuse
C’est là que les propos tenus à Pollestres prennent une dimension particulière.
Francis Lampe a ensuite présenté son message comme une boutade écrite sous le coup de l’énervement, l’a regretté et a quitté ses fonctions. Rien ne permet d’affirmer qu’il aurait réellement eu l’intention de tirer sur qui que ce soit.
Il serait donc faux d’en faire la preuve qu’un chasseur va s’en prendre physiquement à un traileur.
Mais il serait tout aussi artificiel de prétendre que de tels propos n’ont aucune conséquence sur la perception des autres usagers.
Lorsque le président d’une association communale de chasse évoque lui-même des cartouches pour accueillir ceux qui viendraient contrarier l’ouverture, il donne soudain une forme très concrète à une crainte que beaucoup jugeaient jusque-là excessive : et si, parmi tous ceux que l’on croise armés dans la nature, il y en avait un qui perde réellement son sang-froid ?
C’est finalement tout le problème.
Nous n’avons pas besoin que des milliers de chasseurs soient dangereux pour que la question de la sécurité existe. Dans n’importe quelle activité impliquant une arme, une seule personne irresponsable suffit.
Une seule mauvaise identification peut suffire. Une seule manipulation dangereuse peut suffire. Une seule personne alcoolisée, énervée, imprudente ou incapable de respecter les règles peut suffire.
Et, dans un scénario beaucoup plus exceptionnel, une seule personne qui décide volontairement d’utiliser son arme contre quelqu’un peut évidemment suffire aussi.
Cela ne permet pas de soupçonner chaque chasseur croisé au détour d’un chemin. Mais cela explique pourquoi certains traileurs ne vivent pas une rencontre avec quinze personnes armées comme une simple rencontre entre usagers parfaitement égaux de la nature.
« Ils nous insultent sur Internet » ne veut pas dire « ils vont tirer »
Là encore, il faut éviter un raccourci.
Les insultes reçues sur Facebook ou sous une vidéo ne permettent pas de conclure que leurs auteurs deviendront violents physiquement. Une personne peut être odieuse derrière son écran et parfaitement pacifique dans la vie réelle.
Mais le message de Pollestres rappelle qu’il ne faut pas non plus banaliser complètement les mots.
Lorsqu’un débat devient suffisamment agressif pour qu’un responsable de chasse évoque publiquement des cartouches contre ses opposants, même sur le ton de la mauvaise plaisanterie, la frontière entre la simple engueulade numérique et l’imaginaire de la violence physique vient d’être franchie dans le discours.
Et pour ceux qui retrouveront ensuite ces mêmes débats dans une forêt où certains protagonistes sont réellement armés, cela ne peut qu’alimenter le malaise.
En résumé, pour les traileurs, le risque paraît faible mais les conséquences peuvent être immenses
Personne ne devrait partir courir en forêt en imaginant que le premier chasseur croisé va lui tirer dessus. Ce serait caricatural et disproportionné. En revanche, personne ne devrait non plus expliquer aux traileurs qu’ils n’ont aucune raison d’être inquiets parce que « presque tous les chasseurs sont responsables ».
Presque tous, justement. Avec les armes, la question a toujours été de savoir ce qui se passe avec celui qui ne l’est pas.
Entre les accidents, les erreurs de manipulation et cette affaire de « cartouches de gros sel » qui vient brutalement rappeler jusqu’où peut aller l’animosité de certains individus, la crainte exprimée par des coureurs n’est pas totalement sortie de nulle part.
La chasse nous demande régulièrement de faire confiance. La grande majorité des chasseurs mérite probablement cette confiance.
Mais lorsqu’on court au milieu de personnes armées, il suffit malheureusement d’une seule brebis galeuse pour que le risque cesse d’être théorique.
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