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À première vue, la mesure semble pleine de bon sens : lorsqu’une course devient tellement populaire que tout le monde ne peut plus prendre le départ, il paraît logique de conserver une place à ceux qui vivent sur le territoire, s’y entraînent et voient passer l’événement au pied de chez eux.
Mais cette décision ouvre aussi un débat beaucoup plus large, parce qu’elle oblige à poser une question que le trail moderne évite souvent : à qui appartient vraiment une course ? Aux habitants du territoire qu’elle traverse, aux bénévoles qui la font vivre, aux coureurs qui fréquentent les sentiers toute l’année, ou simplement à tous ceux qui remplissent les conditions d’inscription, qu’ils viennent de quelques kilomètres ou de l’autre bout du monde ?
Et dès que l’on commence à parler de « locaux », une autre difficulté apparaît immédiatement : encore faut-il savoir qui mérite réellement cette définition.
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Réserver des places aux locaux paraît d’abord assez logique
Le point de départ du Grand Raid Ventoux est simple. Le 50K est devenu tellement demandé que l’organisation doit désormais passer par un tirage au sort, alors qu’en 2026 les dossards étaient partis en seulement 24 heures. Dans ce contexte, réserver un quota aux habitants du Vaucluse et de la Drôme permet d’éviter une situation assez paradoxale : celle de traileurs qui vivent à proximité du Ventoux, s’y entraînent régulièrement et pourraient malgré tout se retrouver exclus d’une course organisée sur leur propre territoire.
L’organisation présente d’ailleurs cette mesure comme une façon de valoriser le territoire et ses habitants. Les résidents des deux départements concernés bénéficieront d’un quota spécifique dans le tirage au sort.
Pris isolément, le principe ne choque donc pas vraiment. Il peut même apparaître comme une forme de rééquilibrage face à l’internationalisation croissante des grands événements de trail, qui attirent parfois tellement de monde que les pratiquants du coin finissent par avoir le sentiment de ne plus pouvoir accéder à ce qui se déroule chez eux.
L’UTMB pratique déjà cette logique avec la MCC
Le Grand Raid Ventoux ne crée d’ailleurs pas un précédent absolu. À Chamonix, la MCC repose déjà largement sur cette philosophie en réservant une part importante de ses dossards aux habitants du territoire, mais aussi aux bénévoles et aux partenaires de l’événement.
La logique est facile à comprendre : au cœur d’une semaine UTMB devenue mondiale, il paraît cohérent de conserver une course qui reste davantage connectée à ceux qui vivent autour du Mont-Blanc et à ceux qui participent directement à l’organisation.
Le débat devient toutefois plus intéressant lorsque cette logique ne concerne plus une épreuve spécifiquement pensée pour les locaux, mais une course classique ouverte au grand public. Car à partir de ce moment-là, la priorité territoriale ne constitue plus seulement une particularité de format : elle devient un véritable critère d’accès.
La Diagonale des Fous montre que cette question dépasse largement l’UTMB
La Réunion connaît depuis longtemps ce débat autour de la place réservée aux habitants sur la Diagonale des Fous. Le Grand Raid distingue les candidats selon leur lieu de résidence, avec des contingents spécifiques pour les Réunionnais et pour les coureurs extérieurs.
Dans ce cas, la question prend une dimension encore plus forte, parce que la Diagonale des Fous est intimement liée à l’île, à ses sentiers, à sa culture sportive et à l’histoire du trail réunionnais. On comprend donc parfaitement que les habitants refusent de voir leur course devenir tellement internationale qu’ils n’auraient eux-mêmes presque plus aucune chance d’obtenir un dossard.
Mais cette situation pose aussi une question fondamentale : la Diagonale des Fous est-elle d’abord une course réunionnaise qui accueille des coureurs venus du monde entier, ou est-elle devenue une grande course internationale qui se déroule simplement à La Réunion ?
Selon la réponse que l’on donne, la notion de priorité locale n’a évidemment pas le même sens.
Le trail se construit justement autour de l’identité des territoires
Le sujet est particulièrement intéressant dans le trail parce que cette discipline ne vend jamais uniquement une distance ou un chrono. Elle vend presque toujours un territoire.
On ne vient pas simplement courir 170 kilomètres : on vient faire le tour du Mont-Blanc. On ne vient pas seulement parcourir 180 kilomètres : on vient traverser La Réunion. Et autour du Ventoux, ce qui attire les coureurs n’est évidemment pas seulement la longueur du parcours, mais le massif lui-même, son image et tout ce qu’il représente.
Les organisateurs utilisent donc largement l’identité d’un territoire pour construire l’identité de leurs courses. Dès lors, il devient difficile d’expliquer aux habitants de ce même territoire qu’ils ne bénéficient d’aucune légitimité particulière lorsque les dossards deviennent rares.
C’est probablement l’une des grandes contradictions du trail moderne : plus une course met en avant son ancrage local, plus son succès peut finir par l’éloigner des pratiquants locaux.
Mais qui est réellement « local » ?
C’est là que le principe, pourtant séduisant sur le papier, devient beaucoup plus compliqué à appliquer.
Pour le Grand Raid Ventoux, la frontière retenue est administrative : il faut résider dans le Vaucluse ou dans la Drôme. Or cette définition ne correspond pas forcément à la réalité géographique. Certains habitants du Gard peuvent vivre beaucoup plus près du Ventoux que certains habitants du nord de la Drôme, et plusieurs commentaires publiés sous l’annonce ont précisément soulevé cette contradiction.
Alors faudrait-il raisonner autrement ? Réserver les places aux communes situées dans un rayon de cinquante kilomètres autour du départ ? Aux communes traversées par la course ? Aux habitants du massif ? Chaque solution créerait à son tour de nouvelles frontières et de nouveaux cas absurdes.
Une personne installée à Malaucène depuis trois mois est-elle plus locale qu’un coureur du Gard qui vient courir sur le Ventoux tous les week-ends depuis quinze ans ? Administrativement, la réponse peut être simple. Sportivement, culturellement et humainement, elle l’est beaucoup moins.
Les classements « locaux » peuvent créer des polémiques
Certaines courses vont encore plus loin en récompensant spécifiquement le premier ou la première athlète locale, avec un classement ou parfois un cadeau dédié. Là encore, la définition du mot « local » peut devenir sensible. La Diagonale des Fous en offre un bon exemple avec Sylvaine Cussot, installée à La Réunion depuis 2021 et régulièrement présentée ensuite comme coureuse locale ; en 2024, elle a notamment terminé première Réunionnaise.
Ce type de distinction peut alors faire naître des discussions assez prévisibles : combien de temps faut-il vivre sur un territoire avant d’être considéré comme un local ? Quelques mois, quelques années, toute une vie ? Dès qu’un avantage, un classement ou une récompense dépend de cette étiquette, la question n’est plus seulement symbolique.
Et si demain tous les grands trails réservaient leurs dossards aux habitants ?
Poussons maintenant le raisonnement jusqu’au bout.
Si la priorité locale est considérée comme une bonne réponse à la saturation des grandes courses, pourquoi ne pas l’appliquer partout ? Les Savoyards pourraient devenir prioritaires sur certains trails alpins, les Corses sur les grandes courses de leur île, les Basques au Pays basque et les Réunionnais sur la Diagonale des Fous.
Sur le papier, cette organisation aurait une certaine cohérence. Elle permettrait de maintenir un lien entre les événements et les populations locales, tout en évitant que quelques courses extrêmement médiatisées deviennent presque impossibles d’accès pour ceux qui vivent à proximité.
Mais poussée trop loin, cette logique pourrait aussi produire l’effet inverse de ce qui fait une partie du charme du trail : la possibilité de voyager pour courir, de découvrir d’autres montagnes et d’aller rencontrer d’autres cultures sportives.
Le trail s’est construit autant sur l’ancrage territorial que sur la circulation entre les territoires. Si chacun finit par être prioritaire uniquement « chez lui », quelque chose se perd aussi.
À quel moment la préférence locale devient-elle un repli identitaire ?
Le terme peut sembler volontairement fort, mais il permet de poser la vraie question.
Réserver une petite partie des dossards aux habitants d’un territoire n’a évidemment pas la même portée que leur attribuer quasiment toute la course. Dans le premier cas, il s’agit surtout de corriger un déséquilibre provoqué par la demande. Dans le second, on commencerait à transformer le lieu de résidence en principe dominant d’accès à l’événement.
C’est probablement là que se trouve la frontière.
Une priorité locale peut se défendre lorsqu’elle garantit simplement que les habitants ne soient pas complètement évincés. Elle devient beaucoup plus problématique si elle revient à considérer qu’un sentier ou une course appartiennent davantage à certaines personnes en fonction de leur adresse.
La montagne, elle, ne connaît pas les limites départementales.
Le tourisme sportif complique encore le débat
Il serait également incohérent de défendre l’ancrage local en oubliant ce que les participants extérieurs apportent aux territoires.
Les grands trails sont devenus des événements touristiques. Un coureur venu d’une autre région ou d’un autre pays ne paie pas seulement son inscription : il réserve un hébergement, mange dans les restaurants, fréquente les commerces et vient parfois accompagné de plusieurs personnes.
De nombreux territoires cherchent précisément à attirer ces visiteurs grâce à leurs courses.
Il existe donc une contradiction potentielle : on ne peut pas promouvoir une épreuve partout en France ou à l’étranger, utiliser le trail comme outil d’attractivité touristique, puis considérer que les visiteurs doivent systématiquement passer après les habitants dès que l’événement devient populaire.
Là encore, tout dépend probablement de la proportion.
Même l’argument écologique n’apporte pas une réponse parfaite
Favoriser les coureurs locaux peut également paraître cohérent d’un point de vue environnemental, puisque les déplacements représentent une part importante de l’impact d’un événement sportif. Un participant vivant dans le Vaucluse aura généralement moins de distance à parcourir pour rejoindre le Ventoux qu’un coureur venant de l’autre bout de la France.
Mais là encore, le raisonnement ne doit pas devenir automatique. Un coureur vivant relativement loin et venant seul en voiture peut avoir un déplacement plus carboné qu’un participant extérieur arrivant en train et utilisant ensuite les transports collectifs.
Le lieu de résidence constitue donc éventuellement un indicateur de proximité, mais certainement pas une mesure exacte de l’empreinte environnementale.
Quand les dossards manquent, il faut forcément choisir
Au fond, toute cette discussion naît d’un phénomène très simple : certaines courses ont désormais beaucoup plus de candidats que de places.
À partir de ce moment-là, il n’existe plus de système parfaitement neutre. Le premier arrivé, premier servi favorise ceux qui peuvent se connecter immédiatement. Le tirage au sort confie tout au hasard. Les Running Stones avantagent ceux qui ont déjà participé à certaines courses. Les qualifications privilégient le niveau sportif. Les packages donnent parfois une place particulière à ceux qui peuvent financer un séjour complet.
Et le quota local privilégie le lieu de résidence.
Dans tous les cas, dès qu’il n’y a pas assez de dossards pour tout le monde, une règle doit décider qui entrera et qui restera dehors.
Le vrai débat ne consiste donc peut-être pas à chercher un système parfaitement juste, puisqu’il n’existe probablement pas, mais à déterminer quels critères correspondent le mieux à l’identité que chaque course souhaite conserver.
Réserver quelques places aux locaux, oui ; transformer le trail en droit du sol, non
Le système choisi par le Grand Raid Ventoux paraît aujourd’hui plutôt équilibré parce qu’il ne ferme pas le 50K aux coureurs extérieurs. Les non-résidents peuvent toujours participer au tirage au sort ; ils disposent simplement de moins de chances qu’ils n’en auraient dans un système totalement indifférent au territoire.
Dans ces conditions, la priorité locale ressemble davantage à une correction qu’à une fermeture.
Et il existe malgré tout une cohérence à reconnaître une place particulière aux habitants lorsque les organisateurs utilisent constamment leur montagne, leur territoire, leurs paysages et parfois leur identité pour faire vivre et vendre une course.
Il faudrait en revanche rester vigilant si cette logique devait devenir dominante. Car une montagne ne devient pas la propriété sportive de ceux qui vivent à proximité, pas plus qu’un traileur ne devrait être condamné à courir uniquement dans son département.
C’est probablement là que se trouve le bon équilibre : permettre aux habitants de continuer à participer aux grands événements organisés chez eux, sans transformer pour autant le trail en une succession de territoires réservés.
Parce que si le trail est profondément attaché aux lieux qu’il traverse, il reste aussi un sport fondé sur l’envie d’aller voir ce qui se trouve de l’autre côté de la montagne.
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