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đ§ Run for Climate prĂ©sente la course Ă pied comme une maniĂšre de se mobiliser pour le climat.
LâĂ©vĂ©nement collecte rĂ©ellement de lâargent pour la Fondation PARC et contribue ainsi au financement de la recherche climatique. Mais derriĂšre cette bonne intention apparaĂźt une contradiction difficile Ă ignorer : courir davantage ne rĂ©duit directement aucune Ă©mission, tandis que lâorganisation mĂȘme dâun Ă©vĂ©nement sportif ajoute des dĂ©placements, de la consommation, des infrastructures numĂ©riques et de la communication Ă des modes de vie dĂ©jĂ fortement carbonĂ©s. Lâhypocrisie commence peut-ĂȘtre prĂ©cisĂ©ment lĂ , dans cette volontĂ© de lutter contre le changement climatique sans vĂ©ritablement remettre en cause ce qui lâalimente.
Au premier regard, Run for Climate coche toutes les cases de lâinitiative vertueuse. On court, on marche, on mobilise des entreprises, on collecte de lâargent et lâeffort sportif permet de soutenir une fondation consacrĂ©e Ă la recherche climatique. Lors du challenge connectĂ© organisĂ© en novembre 2025, plus de 23 000 kilomĂštres ont ainsi Ă©tĂ© enregistrĂ©s au profit de la Fondation PARC, ce qui tĂ©moigne dâune rĂ©elle capacitĂ© de mobilisation.
Il ne sâagit donc pas de prĂ©tendre que lâĂ©vĂ©nement serait vide de sens ou que les fonds rĂ©coltĂ©s ne serviraient Ă rien. La recherche financĂ©e existe bel et bien et peut produire des effets utiles. Mais câest justement parce que lâaction possĂšde une utilitĂ© quâil faut regarder de plus prĂšs la maniĂšre dont elle est racontĂ©e. Entre financer la recherche sur le climat et agir directement sur le climat en courant, il existe une diffĂ©rence fondamentale que la communication tend Ă rendre beaucoup moins visible.
PremiĂšre hypocrisie : courir plus ne fait pas baisser les Ă©missions.. ĂA NE SERT Ă RIEN !
La faiblesse la plus Ă©vidente de Run for Climate tient Ă son principe mĂȘme. Courir cinq, dix ou vingt kilomĂštres ne retire pas de COâ de lâatmosphĂšre, ne rĂ©duit pas la consommation dâĂ©nergies fossiles et ne remplace pas automatiquement une activitĂ© polluante par une activitĂ© moins carbonĂ©e. Un participant qui effectue dix kilomĂštres nâamĂ©liore donc pas directement le climat par son effort physique ; il participe Ă une opĂ©ration de collecte qui peut, elle, financer des travaux utiles.
Cette distinction pourrait sembler secondaire, alors quâelle change en rĂ©alitĂ© complĂštement la maniĂšre dâĂ©valuer lâĂ©vĂ©nement. Le message selon lequel « chaque kilomĂštre compte » fonctionne parfaitement pour mobiliser, mais il serait plus exact de dire que ce nâest pas rĂ©ellement le kilomĂštre couru qui produit un effet climatique : câest lâargent qui lui est associĂ©, et Ă©ventuellement ce que cet argent permet ensuite de financer.
Ă partir de lĂ , la question centrale nâest plus celle du nombre de kilomĂštres parcourus, mais celle du rĂ©sultat obtenu. Combien dâeuros nets ont effectivement rejoint la recherche ? Quels travaux ont Ă©tĂ© financĂ©s grĂące Ă ces sommes ? Quels effets concrets peuvent ĂȘtre attribuĂ©s Ă cette collecte ? Le chiffre sportif est facile Ă mettre en scĂšne et spectaculaire dans une communication, alors que lâimpact climatique rĂ©el est beaucoup plus complexe Ă mesurer.
DeuxiĂšme hypocrisie : crĂ©er un nouvel Ă©vĂ©nement pour expliquer quâil faut rĂ©duire notre impact
La contradiction devient plus profonde lorsquâon quitte le challenge connectĂ© pour regarder lâĂ©vĂ©nement physique. Organiser une course suppose nĂ©cessairement de rĂ©unir des participants au mĂȘme endroit, dâinstaller une logistique, de prĂ©voir des ravitaillements, de mobiliser du matĂ©riel et, surtout, de provoquer des dĂ©placements qui nâauraient pas tous eu lieu sans lâexistence de lâĂ©vĂ©nement.
Câest Ă©videmment le fonctionnement normal dâune course Ă pied, et personne ne dĂ©couvre aujourdâhui quâun Ă©vĂ©nement sportif possĂšde une empreinte environnementale. Mais Run for Climate nâest prĂ©cisĂ©ment pas prĂ©sentĂ© comme une course ordinaire : son nom, son identitĂ© et sa communication reposent directement sur lâurgence climatique. DĂšs lors, le niveau dâexigence devrait logiquement ĂȘtre supĂ©rieur.
Pour juger la cohĂ©rence du projet, il faudrait connaĂźtre le bilan carbone complet de lâĂ©vĂ©nement, savoir combien de participants viennent en voiture, combien parcourent plusieurs dizaines ou plusieurs centaines de kilomĂštres spĂ©cifiquement pour participer, quelle quantitĂ© de matĂ©riel est nĂ©cessaire, quels dĂ©chets sont produits et quelle part de lâempreinte provient de la logistique elle-mĂȘme.
Sans ces chiffres, la contradiction demeure entiĂšre. Pour sensibiliser Ă la nĂ©cessitĂ© de rĂ©duire certains flux, on commence par en crĂ©er un nouveau. Cette question dĂ©passe dâailleurs largement Run for Climate et concerne tous les grands rassemblements sportifs, culturels ou commerciaux, dont le succĂšs repose prĂ©cisĂ©ment sur leur capacitĂ© Ă attirer des personnes qui se dĂ©placent, consomment, dorment sur place et transforment lâĂ©vĂ©nement en expĂ©rience.
Le problĂšme devient donc moins celui de la course elle-mĂȘme que celui de sa promesse. Plus un Ă©vĂ©nement place le climat au centre de son discours, plus il devrait ĂȘtre capable de dĂ©montrer que son impact positif dĂ©passe rĂ©ellement lâempreinte quâil crĂ©e.
TroisiĂšme hypocrisie : le climat devient un produit de communication
Le sujet devient encore plus sensible lorsque Run for Climate dĂ©passe la simple collecte solidaire pour entrer dans le champ de la communication dâentreprise. LâĂ©vĂ©nement permet en effet aux sociĂ©tĂ©s de mobiliser leurs salariĂ©s autour dâun dĂ©fi, de renforcer la cohĂ©sion des Ă©quipes et dâafficher simultanĂ©ment un engagement environnemental dans le cadre de leur politique RSE.
LĂ encore, rien ne permet dâaffirmer que les entreprises participantes seraient nĂ©cessairement insincĂšres. Certaines peuvent rĂ©ellement chercher Ă sensibiliser leurs collaborateurs et Ă financer la recherche. Mais le dispositif prĂ©sente un avantage considĂ©rable : il permet dâafficher un engagement Ă©cologique sans forcĂ©ment toucher aux activitĂ©s qui pĂšsent beaucoup plus lourd dans lâempreinte gĂ©nĂ©rale de lâentreprise.
Une société peut ainsi continuer à multiplier les déplacements professionnels, renouveler rapidement son matériel informatique, maintenir une activité fortement consommatrice de ressources ou vendre des produits carbonés, tout en organisant parallÚlement un challenge Run for Climate pour ses salariés. Les deux réalités peuvent parfaitement coexister.
Câest prĂ©cisĂ©ment cette coexistence qui nourrit la critique du greenwashing. Celui-ci ne consiste pas uniquement Ă mentir sur une action environnementale ; il peut aussi prendre la forme dâune mise en avant trĂšs forte dâune initiative positive, alors que cette derniĂšre reste marginale par rapport au fonctionnement gĂ©nĂ©ral de lâorganisation.
Dans ce cas, le climat nâest plus seulement une cause scientifique ou politique. Il devient aussi un support de communication, de marque employeur et de cohĂ©sion interne.
Le challenge connecté évite certains déplacements, mais ne supprime pas la contradiction
Le format numĂ©rique apporte nĂ©anmoins une nuance importante. Courir prĂšs de chez soi en enregistrant ses kilomĂštres sur une application permet dâĂ©viter un dĂ©placement spĂ©cifiquement effectuĂ© pour rejoindre Paris, ce qui constitue Ă©videmment un avantage par rapport Ă un rassemblement physique.
Sur ce point, le challenge connectĂ© possĂšde donc une rĂ©elle cohĂ©rence environnementale. Il serait absurde de mettre sur le mĂȘme plan un participant qui court autour de chez lui et un autre qui parcourt plusieurs centaines de kilomĂštres pour rejoindre une Ă©preuve.
Cela ne signifie pas pour autant que le dispositif connectĂ© soit totalement neutre. Smartphones, montres GPS, rĂ©seaux mobiles, serveurs et stockage de donnĂ©es reposent eux aussi sur des infrastructures matĂ©rielles et Ă©nergĂ©tiques. Cette empreinte numĂ©rique est probablement secondaire par rapport Ă certains dĂ©placements, mais elle rappelle une chose essentielle : lorsquâon ajoute une nouvelle activitĂ©, mĂȘme dĂ©matĂ©rialisĂ©e, on ajoute rarement un impact nul.
Plus largement, cette logique rĂ©vĂšle notre maniĂšre contemporaine de traiter lâĂ©cologie. Face Ă une activitĂ© existante, nous cherchons souvent Ă inventer une version supposĂ©ment plus vertueuse plutĂŽt quâĂ interroger la nĂ©cessitĂ© mĂȘme de cette activitĂ©. On ne demande pas forcĂ©ment au coureur dâen faire moins ; on lui propose simplement dâen faire davantage, mais cette fois sous une banniĂšre climatique.
23 000 kilomÚtres parcourus⊠mais quel résultat concret pour le climat ?
Le chiffre du challenge 2025 rĂ©sume assez bien toute lâambiguĂŻtĂ© de lâopĂ©ration. Plus de 23 000 kilomĂštres ont Ă©tĂ© enregistrĂ©s, ce qui constitue incontestablement un succĂšs en termes de mobilisation sportive. Mais ce chiffre mesure justement une distance parcourue, pas une rĂ©duction dâĂ©missions.
Il ne dit rien du nombre de tonnes de COâ Ă©vitĂ©es, dâune baisse de la consommation dâĂ©nergie ou dâun changement durable de comportement. Pour Ă©valuer rĂ©ellement lâefficacitĂ© climatique de Run for Climate, il faudrait disposer dâindicateurs beaucoup plus difficiles Ă produire : le montant net versĂ© Ă la Fondation PARC, les travaux financĂ©s grĂące Ă ces fonds, le bilan carbone complet du dispositif et, surtout, les Ă©ventuelles modifications de comportement chez les participants.
Sans ces Ă©lĂ©ments, le nombre de kilomĂštres devient avant tout un excellent outil de communication. Il permet de montrer une mobilisation collective, de produire un chiffre simple Ă comprendre et de valoriser lâengagement, mais il ne permet pas Ă lui seul de conclure que lâopĂ©ration a eu un effet significatif sur le climat.
Câest dâailleurs lâune des limites rĂ©currentes de nombreuses initiatives solidaires : ce qui est facile Ă compter devient ce que lâon met le plus en avant, alors que ce qui compte rĂ©ellement est souvent beaucoup plus complexe Ă mesurer.
Lâhypocrisie ultime : vouloir agir sans rien abandonner
Câest probablement ici que Run for Climate devient le plus rĂ©vĂ©lateur de notre rapport actuel Ă lâĂ©cologie. Le coureur moderne peut aimer sincĂšrement la nature, se montrer inquiet face au changement climatique et dĂ©fendre la protection des montagnes, tout en participant Ă un univers de consommation trĂšs dĂ©veloppĂ©.
Il achĂšte des chaussures fabriquĂ©es Ă plusieurs milliers de kilomĂštres, utilise une montre GPS produite en Asie, renouvelle rĂ©guliĂšrement ses vĂȘtements techniques, commande du matĂ©riel en ligne, prend sa voiture pour certains dĂ©parts et peut parcourir des centaines, voire des milliers de kilomĂštres pour participer Ă une course.
Puis on lui propose de courir quelques kilomÚtres supplémentaires pour le climat.
Câest probablement lĂ que rĂ©side toute la force du dispositif, mais aussi sa principale faiblesse. Il ne demande pratiquement aucun renoncement. Il ne demande pas de conserver sa montre plus longtemps, de limiter ses achats, de renoncer Ă une course lointaine ou de rĂ©duire certains dĂ©placements. Il suffit dâajouter une action vertueuse Ă toutes les autres.
Or la lutte contre le changement climatique repose prĂ©cisĂ©ment, au moins en partie, sur une logique inverse. RĂ©duire les Ă©missions suppose parfois de moins consommer, de moins se dĂ©placer, dâacheter moins souvent et dâaccepter que certaines pratiques doivent ĂȘtre limitĂ©es plutĂŽt que simplement rendues plus vertes.
Si lâĂ©cologie devient seulement une activitĂ© supplĂ©mentaire dans un agenda dĂ©jĂ rempli de consommation, de loisirs et de dĂ©placements, le risque est alors de fabriquer surtout un mĂ©canisme de compensation morale : on continue Ă vivre de la mĂȘme maniĂšre, mais on ajoute ponctuellement une action qui nous permet de nous sentir du bon cĂŽtĂ©.
En résumé, Run for Climate permet surtout de se sentir du bon cÎté
Run for Climate possĂšde une utilitĂ© rĂ©elle. LâĂ©vĂ©nement permet de collecter des fonds pour la Fondation PARC, de mettre le sujet climatique en avant et probablement de sensibiliser une partie des participants. Ce serait donc caricatural de rĂ©duire lâopĂ©ration Ă une simple coquille vide.
Mais cette utilitĂ© ne doit pas masquer la contradiction centrale du concept. Courir ne rĂ©duit directement aucune Ă©mission, lâorganisation dâun Ă©vĂ©nement physique crĂ©e de nouveaux flux, le dispositif numĂ©rique possĂšde lui aussi une empreinte et la course permet aux particuliers comme aux entreprises dâafficher un engagement environnemental sans nĂ©cessairement toucher aux comportements qui pĂšsent le plus lourd.
Lâhypocrisie de Run for Climate nâest donc peut-ĂȘtre pas dans lâexistence mĂȘme de lâĂ©vĂ©nement, mais dans la facilitĂ© avec laquelle il nous laisse croire quâil suffit dâajouter une action verte Ă nos habitudes pour rĂ©soudre un problĂšme qui exige parfois exactement lâinverse.
Le dĂ©bat dĂ©passe largement cette course. Il concerne notre maniĂšre de penser toute lâĂ©cologie contemporaine : voulons-nous rĂ©ellement modifier nos comportements, accepter certains renoncements et rĂ©duire ce qui peut lâĂȘtre, ou prĂ©fĂ©rons-nous inventer de nouvelles activitĂ©s qui nous permettent de continuer comme avant tout en ayant le sentiment dâagir ?
Run for Climate demande combien de kilomĂštres nous sommes prĂȘts Ă courir pour le climat. La question beaucoup moins confortable serait plutĂŽt de savoir Ă combien de kilomĂštres en voiture, de voyages, de courses lointaines et dâachats inutiles nous sommes rĂ©ellement prĂȘts Ă renoncer pour lui.
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