🎧 Il y a encore quelques années, la plupart des coureurs se comparaient à leur entourage proche.
Les références étaient simples : les partenaires du club, les amis du dimanche matin ou les quelques connaissances rencontrées sur les courses locales. Chacun progressait à son rythme, avec une vision relativement réaliste de son niveau.
L’arrivée des réseaux sociaux a complètement bouleversé cette situation. Désormais, un coureur débutant peut comparer sa sortie du mercredi soir à celle d’un athlète élite, d’un influenceur suivi par plusieurs centaines de milliers de personnes ou d’un traileur qui consacre une partie importante de sa vie à l’entraînement. En quelques minutes passées sur Strava, Instagram ou YouTube, il est possible de voir davantage de performances exceptionnelles qu’un coureur n’en croisait autrefois pendant toute une saison.
Le problème est que notre cerveau n’est pas conçu pour gérer une telle accumulation de comparaisons. Lorsqu’un traileur ardéchois compare inconsciemment sa sortie de 15 km à l’entraînement d’un athlète professionnel dans les Alpes ou les Rocheuses, il finit souvent par avoir l’impression que ce qu’il réalise n’a rien d’extraordinaire. Pourtant, son niveau n’a pas baissé. Ce sont simplement ses repères qui ont changé.
Cette perte de perspective explique en partie pourquoi tant de coureurs ont aujourd’hui le sentiment de ne jamais être à la hauteur, même lorsqu’ils progressent objectivement.
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Comment les réseaux sociaux influencent mal les coureurs
En faisant croire que les exploits sont devenus ordinaires
Le marathon était autrefois considéré comme l’aboutissement d’un parcours de coureur. Finir un 42 km représentait un accomplissement dont on parlait pendant des semaines. Aujourd’hui, il suffit d’ouvrir Instagram pour voir défiler plusieurs marathons avant même le petit-déjeuner.
Le même phénomène touche désormais le trail. Les ultras, les traversées de massifs, les défis en autonomie ou les records sur des itinéraires mythiques occupent une place considérable dans les contenus les plus visibles. À force de voir ces performances défiler quotidiennement, beaucoup de pratiquants finissent par considérer qu’elles sont devenues normales.
Pourtant, la réalité est toute autre. Courir un marathon reste un défi majeur pour l’immense majorité de la population. Finir un ultra-trail demeure une performance exceptionnelle. Mais l’exposition permanente à ces exploits modifie notre perception de leur rareté.
C’est probablement l’un des effets les plus pervers des réseaux sociaux. Ils ne rendent pas les exploits moins difficiles. Ils rendent simplement leur caractère exceptionnel moins visible. À force de voir des choses extraordinaires tous les jours, nous finissons par les considérer comme ordinaires.
En poussant certains coureurs à mesurer leur valeur à leurs statistiques
La course à pied possède une caractéristique particulière : elle permet de quantifier presque chaque aspect de la pratique. Les kilomètres, le dénivelé, la fréquence cardiaque, les allures, les records personnels ou encore les segments Strava sont devenus omniprésents.
Ces outils peuvent être extrêmement utiles lorsqu’ils servent à suivre une progression ou à mieux comprendre son entraînement. Mais ils peuvent également devenir un piège lorsque le coureur commence à associer sa valeur personnelle à ses chiffres.
Beaucoup de pratiquants connaissent cette sensation. Une sortie qui procurait du plaisir peut soudain sembler décevante parce que l’allure moyenne n’est pas à la hauteur des attentes. Un marathon terminé avec le sourire peut laisser un goût amer parce que le chrono espéré n’a pas été atteint. Un trail magnifique peut être résumé à une simple statistique.
Progressivement, l’expérience vécue passe au second plan. Le chiffre devient plus important que l’aventure. Et lorsque les chiffres deviennent le principal critère de satisfaction, la frustration finit presque toujours par s’installer.
En alimentant une comparaison permanente qui finit parfois par se transformer en jalousie
La plupart des coureurs n’utilisent pas les réseaux sociaux pour nourrir de la jalousie. Ils cherchent avant tout de l’inspiration, des conseils ou simplement le plaisir de partager une passion commune. Pourtant, l’exposition quotidienne aux réussites des autres produit parfois un effet inattendu.
Lorsqu’un utilisateur voit défiler pendant des mois des voyages sur les plus belles courses du monde, des partenariats avec des marques, des chronos impressionnants ou des défis spectaculaires, il finit naturellement par comparer sa propre situation à celle qu’il observe sur son écran. Or cette comparaison est rarement équitable. Chacun confronte sa réalité complète à une sélection soigneusement choisie des meilleurs moments de la vie des autres.
Peu à peu, certains coureurs ont l’impression de stagner alors qu’ils progressent. D’autres ont le sentiment de ne jamais faire assez. Et lorsque cette frustration devient permanente, elle peut parfois se transformer en jalousie plus ou moins assumée.
Il suffit d’observer certains commentaires pour constater ce phénomène. Les performances sont minimisées, les réussites relativisées et les circonstances favorables mises en avant pour expliquer les résultats. Derrière ces réactions se cache souvent une réalité plus simple : lorsqu’on ne parvient plus à apprécier ses propres progrès, il devient tentant de diminuer ceux des autres.
En transformant la frustration en agressivité et parfois en haine
La course à pied a longtemps été perçue comme un univers relativement bienveillant. Bien sûr, les rivalités ont toujours existé, mais elles restaient souvent limitées au terrain sportif.
Les réseaux sociaux ont changé cette dynamique. Désormais, chaque performance est immédiatement exposée au jugement de milliers de personnes. Et plus une publication attire l’attention, plus elle attire également les critiques.
Les accusations de dopage apparaissent parfois quelques minutes après l’annonce d’un record. Les influenceurs sont régulièrement attaqués pour leur visibilité. Les athlètes sont accusés d’être favorisés, privilégiés ou surestimés. Certains coureurs deviennent même des cibles récurrentes dès qu’ils connaissent le succès.
Cette évolution ne concerne pas uniquement la course à pied. Elle touche l’ensemble des réseaux sociaux. Mais elle est particulièrement visible dans un sport où les performances sont mesurables et facilement comparables.
L’agressivité devient alors une manière de gérer sa propre frustration. Au lieu d’accepter qu’un autre coureur ait réussi quelque chose de remarquable, certains préfèrent chercher ce qui permettrait de diminuer la portée de son exploit.
En faisant oublier que courir devrait d’abord être une source de plaisir
C’est sans doute la conséquence la plus préoccupante.
La majorité des coureurs ont commencé à courir pour des raisons simples : se sentir mieux, relever un défi personnel, améliorer leur santé ou profiter d’un moment de liberté. Très peu ont commencé pour accumuler des likes, des kudos ou des abonnés.
Pourtant, au fil du temps, certains finissent par construire leur pratique autour du regard des autres. Les objectifs sont choisis parce qu’ils impressionnent davantage. Les distances augmentent parce qu’elles sont valorisées. Les sorties deviennent du contenu.
Le risque est alors de perdre de vue la raison initiale qui avait poussé à chausser une paire de baskets.
Car la comparaison permanente produit toujours le même résultat : il existera toujours quelqu’un qui court plus vite, plus loin ou plus souvent. Chercher sa satisfaction dans cette compétition invisible est donc une bataille impossible à gagner.
En résumé : les réseaux sociaux n’ont pas créé la frustration, mais ils l’ont amplifiée
Les réseaux sociaux ont permis à des millions de personnes de découvrir la course à pied et le trail. Ils ont rendu ce sport plus accessible, plus visible et parfois plus motivant. Sur ce point, leur impact est largement positif.
Mais ils ont également transformé notre rapport à la performance. En nous exposant en permanence aux exploits des autres, ils ont modifié nos repères, banalisé des accomplissements qui restent pourtant exceptionnels et favorisé une comparaison permanente dont il est difficile de sortir totalement.
La véritable question n’est donc peut-être pas de savoir s’il faut quitter Strava ou Instagram. Elle est beaucoup plus personnelle. Sommes-nous encore capables d’être fiers de nos propres progrès sans avoir besoin de les comparer à ceux des autres ?
Pour beaucoup de coureurs, la réponse à cette question déterminera probablement leur capacité à retrouver ce qu’ils étaient venus chercher au départ : le plaisir de courir.
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