Kilian Jornet : il faut distinguer le sportif de l’homme
ACHETER LE NOUVEAU LIVRE DE KILIAN JORNET
Depuis l’annonce de son programme estival, le débat dépasse largement la simple question sportive. À la moindre analyse un peu critique, la réaction tombe presque mécaniquement : « On ne touche pas à Kilian. » On a même lu : “Le trail appartient à Kilian Jornet.” Comme si évoquer une incohérence revenait à nier 20 ans de domination. Comme si interroger une posture publique signifiait manquer de respect à la légende.
Kilian Jornet est encore le meilleur traileur de sa génération, il va laisser une empreinte sportive hors norme
Sur le terrain, la discussion est presque inutile tant le palmarès parle de lui-même. Quatre victoires à l’UTMB (2008, 2009, 2011, 2022), avec un temps de référence en 19 h 49 min 30 s sur le parcours officiel. Une victoire à la Western States en 2011 et un podium encore en 2025 en 14 h 19 min. Dix succès à Sierre-Zinal, dont un record en 2024 sur ce tracé alpin exigeant.
Peu d’athlètes ont dominé à la fois les formats 100 miles américains roulants, les grandes traversées alpines et les courses explosives de montagne.
Plus rares encore sont ceux qui l’ont fait sur deux décennies. À ce niveau, on ne parle plus seulement de performance mais d’influence. Kilian Jornet a façonné l’imaginaire du trail moderne.
Son empreinte dépasse d’ailleurs le seul trail.
En ski-alpinisme, il a été multiple champion du monde et vainqueur de la Coupe du monde avant même l’entrée de la discipline aux Jeux olympiques. Avec le projet Summits of My Life il a signé des records de vitesse sur le Mont Blanc, le Cervin et l’Aconcagua, et réalisé un double aller-retour sur l’Everest sans oxygène en 2017.
À cela s’ajoute la dimension scientifique et environnementale de son engagement
La Kilian Jornet Foundation soutient des recherches sur les écosystèmes de montagne et l’impact du changement climatique.
L’admiration n’interdit pas la nuance quand le sportif fait le contraire de ce que dit l’homme
C’est précisément parce que sa stature est immense que le débat mérite d’être posé avec maturité. Respecter un palmarès ne signifie pas suspendre son esprit critique. Or depuis plusieurs années, un décalage s’est installé entre certaines prises de position publiques de Kilian Jornet et des choix sportifs ou professionnels qui interrogent.
Le cas emblématique de l’UTMB : appel au boycott… puis retour
En janvier 2024, Kilian Jornet et Zach Miller ont adressé un mail à plusieurs athlètes élites dans lequel ils proposaient de boycotter l’UTMB, dénonçant la direction prise par l’épreuve et son modèle de développement. Ce positionnement avait été interprété comme un acte fort dans un sport où les prises de position sont rares. Or, après plusieurs années d’absence — sa dernière participation remontant à 2022 — Kilian Jornet a annoncé qu’il serait au départ de l’UTMB 2026. Le contraste est symboliquement puissant : appeler au boycott d’une course, puis y revenir quelques années plus tard, nourrit une perception d’incohérence. Ce n’est pas l’acte sportif en soi qui est contesté. C’est le message contradictoire qu’il renvoie, du point de vue de ceux qui attendaient une continuité entre la critique formulée et les choix ultérieurs.
Kilian Jornet plaide pour la sobriété tout en restant dans une logique mondiale
Il s’est exprimé à de nombreuses reprises sur la mondialisation du circuit, l’industrialisation du trail et l’empreinte carbone des déplacements internationaux. En 2025, il a publié une empreinte carbone personnelle de 11 tonnes de CO₂. À titre de comparaison, les trajectoires compatibles avec l’Accord de Paris visent environ 2 tonnes par personne et par an à long terme. L’écart est important.
Sa saison 2026 s’articule d’ailleurs autour d’un triptyque Western States – Sierre-Zinal – UTMB, concentré sur neuf semaines, avec des déplacements transatlantiques et alpins majeurs.
Le minimalisme face à l’économie
Kilian Jornet a longtemps incarné une approche minimaliste de la montagne. Il est aujourd’hui cofondateur d’une marque d’équipement technique. Ce positionnement n’a rien d’illégitime. Mais le contraste entre discours critique sur la surconsommation et rôle d’acteur économique alimente les interrogations.
Une parole qui interpelle… sans toujours trancher
Sur le modèle économique du trail, son élitisme et son coût, il pose des constats largement partagés. Mais ses prises de position restent souvent générales, prudentes, sans rupture explicite avec les structures qu’il critique. Il appelle les élites à s’engager. Pourtant, lorsqu’émergent des tensions majeures dans le sport, sa posture demeure souvent mesurée, sans désignation claire d’acteurs ou de responsabilités. Pour certains observateurs, cela donne l’impression qu’il commente le système davantage qu’il ne s’y oppose frontalement. Pris isolément, chacun de ces éléments peut s’expliquer. Pris ensemble, ils dessinent une tension. Le problème n’est pas qu’il change. Le problème n’est pas qu’il entreprenne. Le problème n’est pas qu’il voyage. Le problème, pour une partie du public, est que la radicalité du discours environnemental crée une attente d’exemplarité presque absolue. À ce niveau d’exposition, la moindre dissonance devient visible.
Séparer les plans pour éviter l’idolâtrie
Ce que révèle la polémique actuelle, c’est peut-être moins un désaccord sur Kilian Jornet qu’une difficulté collective à accepter la nuance. Admirer le champion n’oblige pas à approuver chaque choix stratégique ou chaque prise de position. Reconnaître l’immensité d’un palmarès n’interdit pas d’exprimer une déception lorsque certaines décisions semblent contredire des engagements affichés. Le trail n’a pas besoin de figures intouchables. Il a besoin de débats adultes. Distinguer le sportif de l’homme ne fragilise pas la légende. Cela la replace dans un cadre plus sain. Kilian Jornet peut être, à la fois, le plus grand traileur de tous les temps et un individu dont les choix suscitent discussion. Refuser cette distinction reviendrait à confondre respect et silence.






