Sur les grandes courses de montagne comme l’UTMB, l’imaginaire collectif met toujours en avant la même scène : des cuisses tétanisées dans une ascension interminable, des quadriceps martyrisés par les descentes vers Chamonix, des visages creusés par l’effort. L’ultra-trail serait d’abord une affaire de résistance musculaire. Celui qui tient le plus longtemps sur ses jambes serait celui qui gagne. Pourtant, sur le terrain, la réalité est souvent bien différente. Les abandons ne surviennent pas majoritairement parce que les muscles sont détruits, mais parce que l’athlète ne parvient plus à s’alimenter correctement. Les nausées s’installent, l’envie de manger disparaît, les vomissements parfois apparaissent, et l’énergie chute brutalement. Les jambes semblent alors “vides”, mais ce vide n’est pas musculaire. Il est métabolique. En trail longue distance, ce n’est pas la force qui s’éteint en premier, c’est la capacité à absorber du carburant.
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Le paradoxe de l’ultra : plus la course dure, plus manger devient difficile
Un ultra-trail de cent ou cent soixante kilomètres impose une dépense énergétique considérable. L’organisme doit continuer à produire de l’énergie pendant douze, vingt-quatre, parfois trente heures. Théoriquement, cela suppose un apport régulier et conséquent en glucides afin d’éviter l’épuisement des réserves. Mais la montagne complique profondément cette équation. Lorsqu’une montée s’éternise et que l’intensité augmente, le flux sanguin est prioritairement dirigé vers les muscles actifs. La digestion devient secondaire. L’intestin fonctionne au ralenti, parfois presque à l’arrêt. Plus l’effort se prolonge, plus ce phénomène s’accentue. À cela s’ajoutent l’altitude, les variations thermiques, la déshydratation progressive et la privation de sommeil. Tous ces facteurs fragilisent la tolérance digestive. Le paradoxe devient alors évident : plus la course est longue et exigeante, plus il est vital de s’alimenter. Pourtant, plus elle dure, plus le corps oppose une résistance à cette alimentation.
L’erreur fréquente : appliquer au trail la logique du marathon
De nombreux traileurs abordent l’ultra avec des réflexes hérités de la route. Sur marathon, l’effort est relativement stable, la durée limitée à deux ou quatre heures, et les ravitaillements sont réguliers. Il est possible de programmer des prises de glucides à intervalles fixes, en se fiant presque exclusivement à la montre. En montagne, cette logique atteint rapidement ses limites. Une ascension de mille mètres de dénivelé modifie radicalement la capacité à digérer. Une descente technique exige une concentration telle qu’il devient difficile de s’alimenter en sécurité. Les ravitaillements peuvent être espacés de plusieurs kilomètres, parfois dans des conditions météorologiques changeantes. En trail, le timing nutritionnel dépend du terrain et de l’intensité réelle, non d’un simple intervalle horaire. On ne mange pas parce que le plan le prévoit, mais parce que le moment physiologique le permet.
L’intestin, variable stratégique de la performance
On consacre beaucoup d’énergie à renforcer les quadriceps pour encaisser les descentes, à développer la puissance en montée, à optimiser la VO2 max. En revanche, la capacité digestive est rarement considérée comme un élément d’entraînement à part entière. Or absorber quarante, soixante ou davantage de grammes de glucides par heure ne relève pas du hasard. Cette tolérance se construit progressivement. Les sorties longues doivent intégrer une stratégie alimentaire testée dans des conditions proches de celles de la course. Sans cet apprentissage, l’intestin saturera plus rapidement, et les troubles apparaîtront bien avant que les muscles n’atteignent leurs limites réelles. L’ultra ne récompense pas uniquement les jambes les plus solides, mais les organismes les plus résilients sur le plan digestif.
La fatigue gustative, ce facteur sous-estimé
Après dix ou douze heures d’effort, la difficulté n’est pas seulement physiologique. Elle devient également sensorielle. La répétition du sucré finit par écœurer, les gels deviennent difficiles à avaler, et l’odeur même de certains produits peut provoquer un rejet. Cette fatigue gustative est l’un des pièges silencieux de l’ultra. Varier les textures, alterner liquide et solide, intégrer ponctuellement des saveurs salées ou plus neutres permet de préserver la capacité à s’alimenter dans la durée. Ce ne sont pas des détails accessoires : à partir de la deuxième moitié de course, ils peuvent conditionner la possibilité même de continuer.
Quand l’énergie chute, les jambes ne sont pas coupables
Les troubles gastro-intestinaux figurent parmi les premières causes d’abandon en ultra-trail. La réduction du flux sanguin digestif, le stress osmotique lié à des boissons trop concentrées ou l’irritation cumulative de l’intestin sur des durées prolongées créent un terrain propice aux défaillances. Lorsque l’athlète ne parvient plus à absorber de glucides, l’apport énergétique chute. La glycémie baisse, la lucidité diminue, et la sensation d’épuisement s’installe brutalement. Les jambes semblent soudainement incapables de relancer l’allure. Pourtant, elles ne sont pas nécessairement détruites. Elles manquent simplement de carburant.
Maintenir l’équilibre plutôt que chercher l’optimisation parfaite
Dans la dernière partie d’un ultra, l’objectif évolue. Il ne s’agit plus d’optimiser chaque détail, mais de maintenir un apport suffisant pour éviter l’effondrement métabolique. Accepter de ralentir pour pouvoir s’alimenter, simplifier les choix, privilégier la tolérance digestive à la théorie nutritionnelle : ces ajustements font souvent la différence entre une arrivée et un abandon. Le trail est une pratique qui s’inscrit dans la durée. Une stratégie alimentaire mal adaptée, répétée saison après saison, peut fragiliser l’intestin et altérer le plaisir de courir. À l’inverse, une approche progressive et maîtrisée contribue à la longévité sportive. En montagne, la performance ne repose pas uniquement sur la puissance musculaire. Elle dépend de la capacité à continuer à se nourrir lorsque la fatigue s’installe et que l’organisme semble vouloir se refermer. C’est une réalité moins spectaculaire que les images de cuisses brûlées, mais souvent plus déterminante. Et c’est pourquoi, en trail, ce ne sont pas les jambes qui lâchent en premier.
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