🎧 La question n’est plus celle de l’annulation des manifestations sportives et des trails mais celle du climat
Écouter le résumé de l’article — Durée totale : 0:50. Cet article aborde la question des annulations canicule et leurs conséquences.
On a râlé lorsqu’une épreuve de l’Ultra Marin a été annulé, puis l’Ironman de Nice, puis celui de Versailles. On râle chaque fois qu’un trail disparaît du calendrier à cause d’une canicule, d’un risque d’orage ou d’un incendie. Et, à chaque fois, les mêmes commentaires offusqués ressortent sur les réseaux sociaux : on nous prive de notre liberté, on nous infantilise, les décisions sont absurdes, les autorités déconnectées, les organisateurs trop prudents…
Mais si le véritable problème ce n’était pas ÇA ? Le vrai problème c’est qu’en 2050 il fera 48°C en France et qu’on ne discutera même plus de s’il faut annuler ou pas car les corps ne pourront plus s’adapter. Alors que faut-il faire pour arrêter ça ?
En 2050 il fera 48 °C, en 2100 il fera 50 °C
Le changement climatique est omniprésent dans le débat public. Pourtant, il reste difficile à se représenter. On nous parle de neutralité carbone, d’émissions de CO₂, de trajectoires à +2 °C ou +4 °C, des scénarios du GIEC aux noms compliqués – SSP1-2.6, SSP2-4.5 ou SSP5-8.5. Ces données sont indispensables aux scientifiques, mais elles demeurent abstraites pour la plupart d’entre nous.
En revanche, dire qu’en 2050, certaines régions françaises pourraient connaître des pointes de 48 °C lors des canicules les plus extrêmes change complètement la perspective. D’un coup, le changement climatique cesse d’être une courbe sur un graphique. Il devient une réalité que chacun peut imaginer. Et c’est précisément à partir de cette réalité qu’il faut réfléchir.
Pourquoi parle-t-on de 48 °C en 2050
Le chiffre ne sort pas d’un chapeau. Il résulte des projections de Météo-France, élaborées à partir des scénarios climatiques du GIEC et de la trajectoire de réchauffement retenue par l’État français pour préparer le pays aux décennies à venir. Les climatologues ne prédisent pas la météo d’un jour précis. Ils simulent l’évolution du climat selon plusieurs scénarios d’émissions de gaz à effet de serre, qui vont d’une forte réduction des émissions à un monde où celles-ci continueraient d’augmenter.
Dans le scénario de référence retenu aujourd’hui pour adapter la France au changement climatique, le pays connaîtrait un réchauffement moyen d’environ +2,7 °C à l’horizon 2050 par rapport à l’ère préindustrielle. Une hausse qui peut sembler modeste lorsqu’on la lit dans un rapport, mais dont les conséquences sont considérables. Les journées les plus chaudes deviendraient beaucoup plus fréquentes et, lors des canicules les plus extrêmes, des températures proches de 48 °C pourraient être observées localement.
Autrement dit, il ne fera pas 48 °C partout en France, ni tous les étés. Mais cette température ne relèvera plus de l’impensable. C’est précisément ce qui devrait nous interpeller.
Notre corps sait s’adapter… jusqu’à un certain point
On entend souvent dire que les sportifs finiront par s’adapter. C’est vrai… jusqu’à un certain point.
Le corps humain possède une remarquable capacité d’acclimatation à la chaleur. En une à deux semaines d’exposition progressive, il transpire plus tôt, régule mieux sa température, préserve davantage ses réserves en eau et sollicite moins son système cardiovasculaire. C’est d’ailleurs pour cette raison que les athlètes de haut niveau effectuent des stages en conditions chaudes avant certaines compétitions.
Mais cette capacité d’adaptation a des limites biologiques. Lorsque les températures deviennent trop élevées, surtout si elles s’accompagnent d’une forte humidité ou d’une exposition prolongée au soleil, le mécanisme naturel de refroidissement finit par être dépassé. La transpiration ne suffit plus à évacuer la chaleur produite par l’effort. La température interne augmente rapidement, ce qui peut entraîner une déshydratation sévère, un épuisement thermique, voire un coup de chaleur. À partir d’environ 40 à 41 °C de température corporelle, il s’agit d’une urgence médicale susceptible d’endommager le cerveau, le cœur, les reins ou le foie.
C’est précisément ce qui distingue un épisode exceptionnel d’une nouvelle norme climatique. Une journée très chaude peut être gérée. Dix, vingt ou trente journées de chaleur extrême chaque été changent complètement la donne. Même un organisme parfaitement entraîné ne peut pas repousser indéfiniment les limites imposées par la physiologie humaine.
Le sport ne rend pas invincible. Il améliore les capacités du corps, mais il ne modifie ni les lois de la thermorégulation, ni les besoins en oxygène, ni la température à partir de laquelle notre organisme bascule dans le danger. Les meilleurs marathoniens du monde abandonnent parfois à cause de la chaleur. Les ultra-traileurs les plus expérimentés peuvent eux aussi être victimes d’un coup de chaleur.
Le climat évolue plus vite que la capacité d’adaptation du corps humain.
| Température corporelle | Ce qui se passe dans l’organisme | Conséquences pour un sportif |
|---|---|---|
| 37 °C | Température normale au repos. | Fonctionnement normal. |
| 38 à 39 °C | Élévation normale pendant un effort intense. Le corps régule encore efficacement sa température grâce à la transpiration. | Les performances restent bonnes si l’hydratation est suffisante. |
| 39 à 40 °C | La régulation thermique devient plus difficile. Le cœur travaille davantage pour refroidir l’organisme. | Fatigue importante, baisse des performances, risque accru de déshydratation. |
| 40 à 41 °C | Les mécanismes naturels de refroidissement peuvent être dépassés. | Risque de coup de chaleur d’effort : urgence médicale pouvant entraîner des lésions du cerveau, du cœur, des reins ou du foie. |
| Au-delà de 41 °C | L’organisme entre dans une zone critique où certains organes peuvent être gravement atteints. | Le pronostic vital peut être engagé si le refroidissement n’est pas immédiat. |

Notre terrain de jeux disparait
Les traileurs sont souvent les premiers témoins des transformations de la nature. Ce sont eux qui reviennent chaque année sur les mêmes sentiers, les mêmes crêtes, les mêmes vallées. Ils voient des ruisseaux disparaître en plein été, des sources qui ne coulent plus, des arbres affaiblis par des sécheresses à répétition, des portions de forêt fermées à cause du risque d’incendie ou ravagées par les scolytes. Ils voient aussi des sentiers dégradés par des épisodes météorologiques de plus en plus violents, alternant sécheresses extrêmes et pluies torrentielles.
La montagne est en train de changer sous nos yeux. Les glaciers reculent, le permafrost dégèle, les éboulements deviennent plus fréquents et certains itinéraires doivent déjà être modifiés pour des raisons de sécurité. Dans les massifs de moyenne montagne, la végétation souffre, les périodes de fermeture des espaces naturels se multiplient et les organisateurs doivent composer avec un risque d’incendie qui s’étend désormais bien au-delà du cœur de l’été.
Finalement, la vraie question n’est peut-être pas de savoir si un trail sera annulé cette année. La vraie question est de savoir dans quel état seront nos sentiers dans vingt ou trente ans. Car sans montagne préservée, sans forêts vivantes et sans eau, il n’y aura plus seulement des courses annulées. Il n’y aura tout simplement plus le même terrain de jeu.
On se trompe de colère, la question n’est pas celle de la privation de liberté mais du climat, la question n’est plus celles des annulations liées à la canicule
À chaque trail annulé pour cause de canicule, c’est la même indignation. On hurle à la privation de liberté, on accuse les préfectures, les organisateurs ou les médias, comme si le véritable problème était cette décision de dernière minute.
Mais on se trompe probablement de cible.
Le danger n’est pas qu’un préfet interdise de courir quelques heures. Le danger, c’est que le climat rende ces interdictions de plus en plus fréquentes.
On passe un temps fou à dénoncer les conséquences du changement climatique, mais infiniment moins à se demander comment éviter qu’elles deviennent la norme. Tant que l’on préférera se battre contre les thermomètres plutôt que contre ce qui les fait grimper, on continuera à perdre le vrai combat.
En résumé, nous sportifs ne pouvons plus être dans le déni climatique
Il ne s’agit pas ici de dire quelles décisions politiques il faudrait prendre. Ce n’est pas le rôle d’un média de trail, encore moins d’un éditorialiste de distribuer des consignes de vote ou de désigner des solutions toutes faites.
En revanche, chacun peut s’interroger. Si l’on est capable de reconnaître que le changement climatique est désormais suffisamment puissant pour annuler des compétitions sportives, sommes-nous prêts à regarder en face ce que cela implique, y compris dans notre propre pratique ?
Les rassemblements de plusieurs milliers de personnes, les déplacements en avion pour aller courir à l’autre bout du monde, l’accumulation d’équipements que l’on renouvelle parfois chaque année… Ce sont des sujets inconfortables, et il n’existe pas de réponse simple. Mais, au fond de nous, on sait déjà que ces questions finiront par se poser.
Le trail nous apprend à accepter la réalité du terrain, même lorsqu’elle ne nous plaît pas. Peut-être est-il temps d’appliquer cette même lucidité au climat. La véritable liberté ne consiste peut-être pas à pouvoir courir coûte que coûte aujourd’hui. Elle consiste peut-être à faire en sorte que les générations qui nous suivront puissent encore prendre le départ d’un trail demain.
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