Pendant des années, la question du « plus dur ultra du monde » a été traitée presque uniquement à travers le prisme de l’élite.
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On comparait les chronos de Kilian Jornet, de François D’Haene ou de Courtney Dauwalter, on alignait les distances, on empilait les dénivelés, on citait l’altitude maximale ou la météo extrême. Cela permettait de raconter des exploits, mais pas de répondre à la question qui intéresse la majorité des pratiquants : quelle est réellement, pour un ultra‑traileur non professionnel, la course la plus difficile à terminer ?
En changeant de point de vue, le classement bascule.
Changer de regard pour classer les ultra‑trails les plus durs au monde : de la performance à la probabilité de finir
La difficulté d’une course ne se mesure pas uniquement à ce qu’un champion est capable d’y faire, mais à ce qu’une population entière de coureurs parvient, ou non, à accomplir. Le premier indicateur objectif devient alors le taux d’abandon. Non pas pris isolément, mais mis en relation avec trois paramètres fondamentaux : la barrière horaire, la nature du terrain et le niveau moyen des participants.
Une course très technique avec une barrière horaire large peut finalement laisser plus de chances qu’un parcours roulant mais contraint par un temps limite serré. À l’inverse, une épreuve à l’inscription très sélective peut afficher peu d’abandons, non parce qu’elle est « facile », mais parce que seuls des coureurs déjà très expérimentés ont le droit de s’y présenter.
C’est en croisant ces données que la hiérarchie traditionnelle commence à se fissurer.
UTMB et Diagonale des Fous : des géants, mais pas les plus impitoyables
L’UTMB reste l’ultra le plus médiatisé du monde. Cent soixante‑dix kilomètres autour du Mont‑Blanc, près de dix mille mètres de dénivelé positif, des sections roulantes, d’autres beaucoup plus techniques, et une barrière horaire d’environ quarante‑six heures. Pourtant, en moyenne, près des deux tiers des partants atteignent l’arrivée. Un tiers abandonne, ce qui est considérable, mais pas exceptionnel à l’échelle de l’ultra‑trail.
Nos précédents articles sur l’UTMB
La Diagonale des Fous, avec ses cent soixante‑quinze kilomètres, ses ravines, ses racines, ses roches volcaniques et ses variations de climat, impressionne par sa rudesse. Mais les soixante‑six heures accordées pour terminer changent profondément la donne. Environ trois quarts des coureurs y deviennent finishers. L’effort est extrême, l’usure est énorme, mais le temps accordé permet à beaucoup d’aller au bout en gérant, en marchant, en survivant.
Dans une lecture centrée sur la réussite réelle des amateurs, ces deux monuments ne sont donc pas en tête.
Western States : la difficulté par la vitesse imposée
À l’opposé, la Western States affiche un profil moins alpin, moins technique, mais impose une contrainte redoutable : seulement trente heures pour couvrir environ cent soixante kilomètres. Le terrain, historiquement tracé pour les chevaux, est relativement roulant. C’est précisément ce qui rend la course piégeuse. La gestion se fait en courant presque en permanence, sous la chaleur, sans possibilité de temporiser longtemps.
La difficulté n’est pas tant dans le dénivelé que dans l’obligation de maintenir une allure constante. Ce n’est pas la montagne qui élimine, mais le chrono.
Hardrock 100 : une sélection qui fausse les chiffres
La Hardrock, dans les Rocheuses, cumule tout ce qui fait peur : altitude extrême, passages au‑dessus de quatre mille mètres, terrain minéral, météo instable. Pourtant, son taux d’abandon reste relativement faible. L’explication n’est pas à chercher dans une supposée indulgence du parcours, mais dans la sélection à l’entrée. Pour obtenir un dossard, il faut déjà avoir terminé plusieurs 100 miles exigeants. La population de départ est composée quasi exclusivement de coureurs très aguerris.
Ici, la difficulté est masquée par le niveau moyen des participants.
L’Échappée Belle : quand le taux d’abandon parle de lui‑même
Lorsque l’on applique cette grille de lecture à l’Échappée Belle intégrale, le constat devient brutal. Environ cent cinquante kilomètres, plus de onze mille mètres de dénivelé positif, une traversée alpine quasi ininterrompue, un terrain extrêmement minéral, des descentes aussi techniques que les montées, une altitude qui use lentement mais sûrement.
Malgré une barrière horaire de plus de cinquante heures, près d’un coureur sur deux abandonne. Ce chiffre, stable d’une édition à l’autre, ne dépend pas d’une météo exceptionnelle ou d’un accident de parcours. Il traduit une réalité structurelle : la combinaison du terrain, du profil et de la fatigue accumulée rend la course objectivement plus difficile à terminer que la plupart des 100 miles mythiques.
Ce n’est plus une impression, ni une réputation. C’est une donnée.
En résumé, en changeant de méthodologie, le classement ne repose plus sur la légende, mais sur la probabilité réelle de franchir la ligne d’arrivée.
Il ne s’appuie plus sur les chronos des vainqueurs, mais sur l’expérience de centaines de finishers… et d’abandons.
Dans cette lecture, la question n’est plus « où les champions vont le plus vite ? », mais « où les corps ordinaires cèdent le plus souvent ? ». Et la réponse n’est pas toujours celle que l’imaginaire collectif a construite.
Le classement des ultras les plus durs ne disparaît pas. Il se transforme. Il quitte le terrain du mythe pour entrer dans celui de la physiologie, de la fatigue cumulative, de la technicité réelle et des limites humaines. Et c’est précisément ce déplacement de regard qui fait dire qu’aujourd’hui, ce classement vient réellement de changer.
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