Toujours plus loin en ultra-trail : pourquoi les ultra-traileurs repoussent les limites
Du désert brûlant aux confins glacés du Yukon, des pentes alpines aux grandes traversées en solitaire, une partie du monde de l’ultra-trail semble avoir changé d’échelle. Que cherchent vraiment celles et ceux qui se lancent dans des courses de 300, 400 ou 700 kilomètres ?
Les distances classiques du trail, 100 km ou même 100 miles, ne sont plus perçues pour certains comme un aboutissement. Une nouvelle frontière se dessine, plus lointaine, plus exigeante, souvent plus solitaire. À l’image de la Cocodona 250 aux États-Unis (402 km en une seule traite à travers l’Arizona), ou de la Yukon Arctic Ultra (700 km dans le froid polaire, en autonomie partielle). Ces épreuves imposent une autre logique, un autre rapport au temps, à l’effort, à soi-même.
Ultra-trail : la popularisation de ces formats ne date que d’une dizaine d’années.
Au-delà des 100 miles, il n’y avait autrefois presque rien. Quelques courses marginales attiraient une poignée d’irréductibles. Puis sont apparues le Tor des Géants (330 km), la Spine Race (430 km), ou encore le Big Dog’s Backyard Ultra, qui joue sur la répétition infinie. Longtemps perçues comme des curiosités, ces épreuves sont désormais intégrées à la culture trail comme autant de territoires à explorer.
Certaines figures emblématiques de l’ultra-trail incarnent cette bascule.
Courtney Dauwalter s’élancera cette année sur la Cocodona 250, après avoir remporté le Moab 240. Mathieu Blanchard, après ses podiums à l’UTMB, a affronté la Yukon Arctic Ultra, tirant une pulka pendant une semaine dans des températures extrêmes. Claire Bannwarth enchaîne les victoires sur des ultras de plusieurs centaines de kilomètres. Luca Papi, lui, multiplie les boucles sur les formats les plus fous, comme au Tor des Glaciers. Tous ont en commun de chercher ailleurs ce que le format classique ne leur propose plus.
Ce n’est pas une logique de performance pure qui les guide.
Ce qu’ils explorent, c’est plus intime, plus instable : une forme d’incertitude retrouvée. Là où l’on savait exactement quand relancer, quoi manger, quand dormir, il faut désormais improviser. Là où la course était un test de performance, elle redevient aventure. Ce qui se joue n’est plus seulement physique, mais mental, émotionnel. Le plaisir n’est pas garanti. L’expérience, en revanche, est totale.
Dans ces formats, on n’est plus dans l’optimisation, cherchant à gagner quelques minutes ou quelques secondes, mais dans l’adaptation. Le sommeil, la nutrition, la météo, les émotions : tout devient variable. Il ne s’agit pas tant d’aller vite, mais de rester lucide. D’avancer malgré tout. L’intensité est diffuse, étirée, variant selon chaque humain. On ne court pas pour gagner du temps, mais pour rester dans la course.
Cette dynamique dans le milieu de l’ultra-trail soulève des critiques.
La surenchère est pointée du doigt : toujours plus long, plus dur, plus spectaculaire. Est-ce encore du trail ? Est-ce encore raisonnable ? Les risques physiologiques sont réels. Fatigue chronique, blessures, déséquilibres hormonaux. Les formats extrêmes sont aussi souvent coûteux, logistiques, parfois intrusifs dans des territoires fragiles. Et pour les coureurs amateurs, l’influence implicite de ces figures peut créer une pression, un sentiment d’inadéquation.
Mais il serait réducteur de n’y voir qu’un phénomène de mode ou d’ego. Pour beaucoup, cette quête de distance est une réponse sincère à une forme d’usure. Quand les formats classiques ne surprennent plus, le très long redevient un terrain d’inconnu. On ne recommence pas à zéro, mais autrement. Sortir du cadre pour le réinterroger. Car allonger la distance, c’est réintroduire du flou. Ce flou qui oblige à écouter, à adapter, à ressentir, à redevenir humains. Là où tout était prévu, il faut à nouveau décider. La course cesse d’être un test pour redevenir un voyage qui prend son temps, un temps long, humble, lent.
Le trail est né dans l’échappée. Il s’est construit comme une alternative, sortant des carcans imposés par la course sur route. Il n’est pas surprenant que certains de ses ambassadeurs cherchent aujourd’hui de nouvelles marges à explorer. Ce n’est pas forcément “plus”, ce n’est pas forcément “mieux”. C’est autre chose. Un espace entre la mesure et le mystère. Et c’est peut-être là que se joue encore l’essence de l’ultra. Non pas dans la performance, mais dans le désir de franchir quelque chose, d’explorer un territoire, y compris intérieur.
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