sources préférées Google
🎧 À chaque fois que l’on parle de chasse sous l’angle de la sécurité des traileurs, le même mécanisme se met en route.
On évoque les fusils, les battues, les accidents ou simplement la peur que peuvent ressentir ceux qui courent dans les bois, et très vite la discussion dérive vers autre chose : les voitures, les motos, les avalanches, la météo, les dégâts agricoles ou encore la régulation du sanglier.
Le débat vient encore d’en donner un parfait exemple sous notre vidéo consacrée au conflit d’usage entre chasseurs et traileurs.
Un internaute nous explique qu’il a failli mourir à moto à cause d’un refus de priorité, rappelle que « la nature est à tout le monde », invoque les indemnisations versées aux agriculteurs et nous invite finalement à nous renseigner sur les battues comme nous consultons la météo avant un trek.
Pris séparément, chacun de ces sujets peut être intéressant. Mais réunis dans la même réponse à une question de sécurité liée à la chasse, ils produisent surtout un effet très particulier : ils permettent de déplacer le débat au lieu d’y répondre. C’est précisément ce qu’on appelle le whataboutism.
Acheter un gilet fluo pour courir pendant la chasse

Le whataboutism, ou l’art de répondre à une question par une autre
Le procédé est toujours le même. Plutôt que de discuter du risque lié à la chasse, on cherche un autre risque, ailleurs, parfois plus spectaculaire ou plus meurtrier, afin de relativiser celui dont on parle. Sauf qu’un accident de la route ne fait pas disparaître un accident de chasse, qu’une avalanche ne rend pas un tir moins dangereux et que les dégâts agricoles ne répondent en rien à la question du partage des sentiers.
Comparer n’est pas répondre.
« J’ai failli mourir à moto » : justement, la comparaison ne fonctionne pas
L’argument de la route revient sans cesse parce qu’il paraît intuitif. Dans le commentaire publié sous notre vidéo, l’internaute explique avoir failli mourir à moto après un refus de priorité, sans pour autant en conclure que « les voitures ou les camions, ça ne va pas ».
Mais l’analogie oublie une différence fondamentale. Lorsque nous circulons sur une route, automobilistes, motards, cyclistes et chauffeurs de poids lourds participent tous au même système de circulation. Nous utilisons la même infrastructure, sommes soumis à des règles communes et savons que nous entrons dans un environnement où circulent des véhicules.
C’est précisément là que la comparaison cesse de fonctionner. Le risque routier est inhérent à l’usage de la route par tous ceux qui l’empruntent. Le risque lié à un tir de chasse, lui, peut être subi par quelqu’un qui n’a rien demandé et qui ne participe pas à la chasse.
Son commentaire reconnaît lui-même que le rapport de force est déséquilibré
Le passage le plus intéressant de son message est peut-être celui où l’internaute reconnaît lui-même qu’« il y a un rapport de force déséquilibré quand vous êtes armé ».
C’est exactement le cœur du sujet.
Cela ne signifie pas qu’un chasseur menace volontairement un coureur. Le problème n’est pas là. La présence de l’arme suffit à modifier la situation et le comportement de celui qui n’en a pas.
Quand un chasseur vous indique qu’une battue se déroule plus loin, vous n’avez pas forcément envie de vérifier jusqu’où va votre droit de passage ni d’engager un débat juridique au milieu des bois. Très souvent, vous changez simplement de chemin.

Le commentaire reconnaît d’ailleurs une deuxième chose intéressante : selon son auteur, un chasseur doit normalement décharger son arme lorsqu’il croise quelqu’un, avant d’ajouter lui-même que cette règle n’est « pas toujours respectée ». Difficile de mieux illustrer l’inquiétude des autres usagers.
« Les battues sont affichées en mairie » : c’est aux traileurs ou aix chasseurs de s’adapter ?
Vient ensuite un autre raisonnement classique : les battues seraient généralement annoncées et il suffirait donc aux coureurs de se renseigner.
Autrement dit, avant une sortie nature, le traileur devrait potentiellement vérifier les informations de la mairie, rechercher le programme des battues, contacter l’association de chasse locale et modifier son itinéraire si nécessaire.
Cela nous est présenté comme une simple question de « vivre ensemble ». Mais pourquoi le poids de l’adaptation devrait-il automatiquement reposer sur celui qui n’utilise pas d’arme ?
Nous allons courir sur des chemins que nous fréquentons parfois toute l’année. Nous ne pratiquons pas la chasse. Pourtant, pendant plusieurs mois, c’est à nous de rechercher les dates, de changer nos parcours, de faire demi-tour ou de renoncer à certains secteurs.
C’est précisément cela, un conflit d’usage : plusieurs pratiques se retrouvent sur le même espace, mais l’une d’entre elles impose aux autres des contraintes supplémentaires. Et dans ce conflit, celui qui court finit très souvent par céder.
Non, une battue n’est pas « comme la météo »
Le commentaire pousse même l’analogie un peu plus loin : lorsqu’il part en trek, son auteur consulte la météo ; il ne serait donc pas plus compliqué pour nous de consulter les informations concernant la chasse.
Sauf que la météo n’est pas une activité humaine armée.
La pluie ne décide pas d’occuper une forêt, le vent n’organise pas une battue et un orage n’est pas constitué d’un groupe de personnes utilisant volontairement des armes dans un espace partagé.
Bien sûr qu’un traileur regarde la météo avant de partir. Il consulte aussi son parcours, son matériel et parfois l’état des sentiers. Mais transformer une activité humaine en phénomène naturel inévitable permet précisément d’éviter la vraie question : pourquoi la présence d’une activité armée devrait-elle être considérée comme une contrainte normale à laquelle tous les autres usagers devraient simplement s’adapter ?
Dégâts agricoles et régulation : encore un déplacement du débat
Autre argument régulièrement avancé : les fédérations de chasseurs indemnisent les dégâts causés par le grand gibier aux cultures et participent à sa régulation.
C’est un vrai sujet, mais ce n’est toujours pas celui dont nous parlons.
On peut débattre de la prolifération du sanglier, des dégâts agricoles, des politiques de régulation, de la responsabilité des fédérations ou de la gestion des populations animales. Tout cela mérite des articles entiers. Mais aucun de ces éléments ne répond à cette question : un non-chasseur doit-il accepter de subir un risque créé par une activité armée qu’il ne pratique pas ?
Dire que la chasse peut remplir certaines fonctions de régulation ne répond donc pas à la question de la sécurité d’un traileur croisant une battue. Là encore, le débat change de terrain au moment précis où il devient inconfortable.
« La nature est à tout le monde » : justement
C’est probablement l’argument sur lequel nous sommes le plus facilement d’accord : oui, la nature est à tout le monde.
Aux chasseurs, bien sûr, mais aussi aux traileurs, aux randonneurs, aux vététistes, aux familles et à ceux qui promènent leur chien.
Et si la nature est vraiment à tout le monde, alors aucun groupe ne devrait pouvoir considérer comme normal que les autres modifient leurs habitudes pendant plusieurs mois pour s’adapter à sa pratique.
Le problème n’est donc pas que les chasseurs fréquentent les forêts. Le problème est la spécificité de leur activité : ils y circulent avec des armes à feu.
C’est cela qui rend le conflit d’usage différent d’une rencontre entre un vététiste et un randonneur ou entre un traileur et un promeneur. Dans ces autres situations, le désaccord peut être pénible, mais il n’est pas structuré par la présence d’une arme.
« Il y a plus de morts ailleurs » ne sera jamais une réponse
On peut prolonger le concours très longtemps : il y a plus de morts sur les routes, il existe des accidents de ski, des alpinistes déclenchent parfois des avalanches, des cyclistes provoquent des collisions et des chiens mordent.
Tout cela est vrai.
Mais aucune de ces affirmations ne répond au sujet initial.
Lorsqu’une personne crée un danger pour quelqu’un d’autre, sa responsabilité peut être engagée. L’exemple de l’avalanche, régulièrement opposé aux critiques de la chasse, finit même par confirmer notre raisonnement : si quelqu’un déclenche une avalanche qui emporte d’autres personnes, le fait que la montagne soit naturellement dangereuse ne fait pas disparaître la question de sa responsabilité.
Avec la chasse, le raisonnement est le même. Le débat n’est pas de savoir si les chasseurs sont les seuls êtres humains susceptibles de provoquer un accident. Évidemment que non. Il porte sur le risque que leur activité peut faire peser sur des personnes qui n’y participent pas.
En résumé, le vrai sujet revient toujours au même endroit : qui fait peser le risque sur qui ?
C’est finalement la question que toutes ces comparaisons permettent d’éviter.
Si je tombe dans une descente parce que j’ai couru trop vite, j’ai pris un risque lié au trail. Si un alpiniste fait une erreur et chute, il subit d’abord le risque inhérent à son activité. Si un motard prend la route, il entre volontairement dans un système où circulent d’autres véhicules.
Mais si je cours tranquillement sur un sentier et qu’un projectile tiré par quelqu’un d’autre me touche, je subis un risque créé par une activité à laquelle je ne participe pas.
C’est cette différence que ni les voitures, ni les avalanches, ni la météo, ni les dégâts agricoles ne feront disparaître. Et c’est probablement pour cela que le whataboutism revient aussi souvent dès qu’un traileur ose parler de sécurité pendant la saison de chasse : il permet de parler de tout, sauf de cette question centrale.
Parce qu’au bout de toutes les comparaisons, il reste toujours cette réalité très simple : sur un sentier, entre celui qui court et celui qui porte un fusil, le rapport de force n’est pas équilibré.
Lire aussi
Vous pouvez contacter Axelle Anne par MP sur FB ou regarder ses vidéos YouTube.
🏃 Depuis 2012, u-Trail vous informe gratuitement sur l’actualité du trail.
❤️ Votre soutien nous aide à préserver un média trail libre et indépendant.





