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Le trail traverse aujourd’hui une contradiction de plus en plus visible. Il se présente comme un sport nature, attaché aux montagnes, aux sentiers et à la préservation des territoires, mais son développement international pousse aussi des milliers de pratiquants à parcourir de très longues distances en avion pour rejoindre les courses les plus prestigieuses.
🎥 Mon avis sur le « trail avion »
Vidéo originale uTrail, réalisée et présentée par Axelle Anne (lien pour me contacter dans ma bio en bas de l’article).
La Diagonale des Fous 2026, organisée du 15 au 18 octobre à La Réunion, en fournit un exemple très concret. La course reine du Grand Raid partira le 15 octobre à 22 heures de Saint-Pierre pour environ 180 km et 10 200 mètres de dénivelé positif.
Dans un précédent article, nous avons estimé qu’un traileur métropolitain venant courir la Diagonale pouvait générer autour de 3,5 tonnes de CO₂e pour son voyage, avec un poste qui écrase tous les autres : l’avion.
Cette publication a surtout révélé autre chose : dès que l’on parle de l’empreinte carbone du trail, une partie des réactions consiste moins à discuter les chiffres qu’à déplacer le débat. « Et les vacanciers ? », « Et les ministres ? », « Pourquoi toujours culpabiliser les mêmes ? ». C’est précisément à ces objections que nous allons répondre.
En nageant à 2 km/h, il faudrait théoriquement près de 200 jours (6,5mois) de nage sans interruption pour rejoindre La Réunion depuis la métropole — autant dire que ce n’est pas vraiment une alternative à l’avion.
Pour un coureur français, l’avion reste donc de très loin le moyen le plus réaliste de rejoindre l’île. La vraie question n’est pas de savoir s’il faut traverser l’océan à la nage, mais plutôt de réfléchir à la fréquence avec laquelle on choisit de prendre l’avion pour aller courir loin de chez soi.
« Et les vacances ? Et le président ? Pourquoi toujours culpabiliser les traileurs ? »
C’est à ce moment-là que le débat change de terrain. Notre précédent article a suscité plusieurs réactions qui ne remettent pas vraiment les chiffres en cause, mais cherchent plutôt à déplacer la discussion vers d’autres comportements : « Un traileur qui prend l’avion pour aller à La Réunion, ça dérange, mais s’il y va en vacances, non ? », « Et les allers-retours du président et des ministres, on en parle ? », ou encore l’idée selon laquelle on ferait « toujours culpabiliser les mêmes personnes ».
Ce type de réponse relève souvent du whataboutism : au lieu de discuter du sujet posé, on le renvoie vers les vacanciers, les responsables politiques ou l’aviation d’affaires. Ces sujets sont évidemment légitimes, mais ils ne modifient pas le bilan du voyage qui nous intéresse ici. Le fait qu’un autre voyageur puisse polluer davantage ne réduit en rien l’empreinte carbone d’un traileur qui prend l’avion pour rejoindre La Réunion.
Oui, partir en vacances à La Réunion pollue autant
Sur ce point, la réponse est assez nette : si un vacancier et un traileur prennent le même vol Paris–La Réunion, leur trajet aérien a le même impact climatique. L’avion ne tient évidemment pas compte du motif du voyage. Que l’on parte courir 180 kilomètres, passer quinze jours sur une plage, rendre visite à sa famille ou participer à une réunion professionnelle, les émissions liées au vol restent les mêmes.
Il serait donc incohérent de considérer qu’un voyage touristique serait écologiquement acceptable alors qu’un déplacement pour courir la Diagonale des Fous serait, lui, condamnable. Mais l’inverse vaut exactement de la même manière : le fait qu’un vacancier prenne lui aussi l’avion ne réduit en rien l’empreinte carbone du traileur.
C’est d’ailleurs ce que montrent les données de l’ADEME sur le tourisme : le transport constitue de très loin le principal poste d’émissions du secteur. Le problème climatique du déplacement aérien ne concerne donc pas spécifiquement le trail ; il se pose de la même façon pour les vacances. La seule raison pour laquelle nous parlons ici des traileurs, c’est que notre sujet porte précisément sur la manière dont un sport de nature rejoint désormais des courses devenues mondiales.
Mais ici, notre sujet n’est pas “les vacances à La Réunion”. Notre sujet, c’est un traileur qui prend l’avion pour aller courir une course nature à l’autre bout du monde. C’est précisément cette contradiction-là que l’on interroge : celle d’un sport qui revendique un lien fort avec la nature tout en s’appuyant de plus en plus sur des déplacements longue distance pour rejoindre ses grandes épreuves.
Tout comme rien n’empêche une famille française de choisir de découvrir les régions françaises pendant ses vacances, rien n’empêche un traileur de privilégier une course proche de chez lui plutôt qu’un ultra situé à plusieurs milliers de kilomètres.
« Et le président ? Et les ministres ? »
On peut bien sûr débattre des déplacements des responsables politiques, de l’usage des avions gouvernementaux, des jets privés ou de certains voyages professionnels. Ces sujets sont légitimes et méritent eux aussi d’être examinés, mais ils ne changent rien à la question posée ici : les émissions des uns n’annulent pas celles des autres.
Un déplacement très carboné d’un responsable politique ne réduit pas l’empreinte du vol d’un traileur vers La Réunion. Et, à l’inverse, le fait qu’un traileur prenne un long-courrier ne dispense évidemment pas les responsables publics de réfléchir à leurs propres pratiques. Les deux débats peuvent parfaitement exister en même temps, sans que l’un serve à évacuer l’autre.
Le fait qu’un responsable politique, une célébrité ou un milliardaire prenne un jet privé ne rend pas plus acceptable le fait de prendre soi-même l’avion pour aller courir à plusieurs milliers de kilomètres. Les émissions des autres ne servent pas d’excuse à nos propres choix.
« De toute façon, l’avion partira sans moi »
Autre objection fréquente : puisque l’avion décollera de toute façon, à quoi bon se poser la question de son propre billet ? À l’échelle d’un passager, l’argument paraît logique : une place vide ne suffit évidemment pas à faire annuler un vol.
Mais le trafic aérien se construit en fonction de la demande. Les compagnies ajustent leurs fréquences, leurs capacités et parfois leurs lignes au nombre de voyageurs. Un seul passager pèse très peu dans cette mécanique, mais lorsque des milliers, puis des millions de personnes font les mêmes choix, cela finit par influencer l’offre.
Autrement dit, l’avion ne part pas indépendamment de nous : il part parce qu’il existe suffisamment de personnes prêtes à acheter un billet.
Parler d’empreinte carbone ce n’est pas un gros mot !
C’est probablement ici que se situe une partie du malentendu : calculer une empreinte carbone ne revient pas à distribuer des bons et des mauvais points, mais à mesurer où se trouvent réellement les émissions et quels choix pèsent le plus lourd.
Un coureur peut tout à fait considérer que la Diagonale des Fous représente le voyage d’une vie et décider d’assumer cet impact, par exemple en restant plus longtemps sur place ou en limitant d’autres déplacements lointains. Ce choix lui appartient. En revanche, refuser de regarder le chiffre au motif que d’autres prennent eux aussi l’avion revient surtout à déplacer le débat plutôt qu’à y répondre.
Alors pourquoi parler spécifiquement du trail ?
En résumé, la question porte moins sur le motif du voyage que sur la distance et la fréquence de nos déplacements de loisir.
La Diagonale sert ici d’exemple parce que son éloignement de la métropole rend le sujet particulièrement visible.
Mais elle est évidemment loin d’être la seule course concernée.
Un Européen qui part courir Western States ou Hardrock aux États-Unis pose exactement la même question. Un Américain qui traverse l’Atlantique pour courir l’UTMB également. Même chose pour les Européens qui se rendent au Japon, en Afrique du Sud ou en Nouvelle-Zélande pour participer à un ultra.
Plus le trail devient mondial, plus son empreinte dépend des déplacements nécessaires pour rejoindre les courses.
C’est peut-être là que se situe l’un des vrais enjeux du trail des prochaines années : comment continuer à découvrir les grandes courses du monde sans transformer un sport de nature en une pratique fondée sur la multiplication des voyages longue distance ?
Le sujet n’est donc pas de savoir si le traileur pollue davantage que le vacancier.
Le sujet est beaucoup plus simple : lorsqu’ils prennent le même avion, ils produisent le même impact. Et si le trail veut continuer à parler sérieusement d’écologie, il doit accepter de regarder aussi cette partie-là de sa pratique.
Vous pouvez contacter Axelle Anne par MP sur FB ou regarder ses vidéos YouTube.
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