À l’origine, le trail était une affaire de montagnards.
Aujourd’hui, c’est un phénomène national, voire international. Mais au milieu de cette démocratisation, une figure concentre à elle seule les moqueries, les clichés, voire une forme de rejet : celle du traileur parisien.
Qu’il s’entraîne sur les escaliers de Montmartre ou dans les allées des Buttes-Chaumont, le coureur de l’Île-de-France reste une cible facile. Pourquoi une telle défiance ? Et est-elle vraiment justifiée ?
Parce que le trail valorise une identité locale… que Paris incarne mal
Le trail est né dans des territoires de montagne, imprégnés d’un certain rapport à la nature, au silence, au terrain. Ces valeurs identitaires sont profondément ancrées dans la pratique. Or, Paris évoque souvent l’inverse : la densité, le bruit, l’urbanité. Même involontairement, un Parisien qui débarque sur un trail en montagne vient bousculer ce cadre symbolique. Il représente une autre culture — perçue comme plus verticale, plus pressée, plus compétitive — qui tranche avec l’idéal de lenteur et de communion avec le milieu. Cette dissonance alimente la suspicion, comme si être parisien, c’était déjà mal comprendre l’esprit du trail.
Parce que leur présence massive modifie l’accès aux courses
Avec plus de douze millions d’habitants, l’Île-de-France concentre une population immense… mais sans montagne. Résultat : les traileurs franciliens s’inscrivent en masse sur les grands événements, ce qui crée une saturation des dossards. Sans quota territorial, les locaux se sentent parfois dépossédés de « leurs » courses, que ce soit au Mont-Blanc, dans les Alpes du Sud ou dans le Massif central. Et cette frustration alimente une forme de rejet, non pas pour ce que les Parisiens sont, mais pour ce qu’ils représentent : la compétition pour un accès devenu rare.
Parce que certains incarnent les pires clichés… parfois à juste titre
Le traileur parisien version caricature existe : celui qui débarque en Gore-Tex dernier cri, parle plus fort que tout le monde, ne respecte pas les patous, se plaint du réseau en refuge ou veut commander un cappuccino à deux mille cinq cents mètres d’altitude. Il y a ceux qui pensent que l’EcoTrail est une vraie course de montagne, ceux qui appellent les bénévoles « monsieur » et ceux qui confondent trail et Spartan Race. Ce comportement minoritaire fait du tort à l’ensemble des pratiquants parisiens, d’autant plus qu’il est hautement visible. Et dans un milieu qui valorise l’humilité, ce décalage passe mal.
Parce qu’on les considère souvent comme des touristes sportifs
Dans la culture trail, la légitimité passe aussi par la connaissance du terrain : savoir gérer une montée, reconnaître un col, comprendre la météo, connaître les règles implicites du partage du sentier. Le Parisien, quand il débarque en montagne une fois par an avec son dossard, est souvent vu comme un consommateur de nature plus qu’un acteur enraciné. Il fait « le Mont-Blanc » comme d’autres font « le Marathon de New York ». Et même s’il est entraîné, sa venue peut être perçue comme une intrusion temporaire plutôt qu’une participation légitime à la vie de la discipline.
Parce que leur engagement est invisibilisé, malgré des conditions bien plus dures
C’est le grand paradoxe : alors qu’ils n’ont ni col, ni sentier technique, ni air pur, les traileurs parisiens s’entraînent souvent avec une rigueur impressionnante. Répéter les marches de Montmartre vingt fois à l’aube ou tourner deux heures aux Buttes-Chaumont par moins deux degrés demande un mental de fer. Ils doivent composer avec la pollution, l’encombrement, le stress urbain, le bruit, l’absence de relief… et malgré tout, ils progressent, s’alignent sur des ultras, bouclent des Diagonales. Mais cette ascèse invisible est rarement valorisée, car elle ne colle pas à l’imaginaire du trail romantique, fait de sentiers sauvages et d’alpages paisibles.
Parce qu’on oublie qu’ils sont aussi les premiers à démocratiser le trail
Ce sont les coureurs parisiens qui remplissent les Ecotrails, qui consomment du contenu, qui font tourner les marques, qui organisent des clubs et des événements locaux. Ils sont des vecteurs essentiels de la popularité du trail en France. Sans eux, de nombreuses courses n’auraient ni la même audience, ni la même viabilité économique. Paradoxalement, ils subissent un rejet d’autant plus injuste qu’ils contribuent à faire vivre la discipline. En cela, leur présence n’est pas une anomalie, mais une force.
Parce que le rejet du Parisien, c’est parfois une forme de mépris social déguisé
Derrière les critiques du Parisien se glissent parfois d’autres formes de rejet : celle du cadre dynamique, de l’urbain diplômé, de celui qui a « les moyens » de venir courir en montagne. Ce ressentiment peut refléter des inégalités plus larges, un mal-être face à une forme d’élite mobile et conquérante. Le trail, en se démocratisant, a aussi déplacé des rapports de classe. Et dans un monde où l’on valorise l’ancrage territorial, les « nomades » comme les Parisiens bousculent les codes établis. Les railler, c’est aussi rejeter une modernité qui dérange.
Lire aussi
- Neige : les Parisiens peuvent enfin porter leurs chaussures Salomon
- Ces trois randonneurs nous donnent une nouvelle bonne raison de nous moquer des Parisiens
- Casquette Verte : pourquoi Alexandre Boucheix le traileur parisien est-il forfait pour la Hardrock 100
- Les Parisiens nous volent nos chaussures de trail
`






