Quand l’un des plus grands traileurs de l’histoire rappelle que la science ne remplace pas l’expérience
Dans une époque obsédée par les chiffres, les montres connectées, les capteurs, les algorithmes d’entraînement et les plans millimétrés, François d’Haene apporte un contrepoint saisissant. Invité du podcast Fel and Facts, il a partagé une vision nuancée et profonde de l’entraînement en ultra-trail, à mille lieues du discours standardisé qui règne sur les réseaux sociaux.
À la minute 17:14 de l’épisode, il lâche une phrase qui résonne comme un avertissement : « La data sans l’intuition ne sert à rien. » Ce n’est pas un rejet de la technologie. Lui-même connaît parfaitement les concepts de SV1, SV2, de lactate, d’hypoxie, d’hydratation différenciée ou de grammage de glucides. Il travaille avec des entraîneurs compétents, maîtrise les protocoles, collabore au développement de produits chez Overstims. Mais il affirme que tous ces outils, aussi pointus soient-ils, deviennent inutiles si l’on n’a pas d’abord appris à écouter son corps, à le comprendre, à reconnaître ses limites et ses signaux d’alerte.
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François d’Haene fait un rappel essentiel dans une discipline où rien ne se passe comme prévu
Ce que dénonce François d’Haene, c’est cette tendance actuelle à croire qu’il suffit de suivre un plan ou d’afficher 90 grammes de glucides par heure pour devenir performant. Il souligne qu’en ultra, aucune donnée n’est fiable si elle n’est pas accompagnée d’un ressenti. Peu importe le modèle de montre ou la qualité du test en laboratoire : si vous ne savez pas quoi faire quand vous grelottez en altitude, si vous ignorez ce que votre corps vous dit quand il refuse d’avaler un gel, alors vous n’irez pas au bout.
L’ultra-trail reste un sport d’adaptation, de chaos, d’imprévu. Les conditions changent, la météo bascule, les sensations évoluent sans prévenir. Et c’est précisément cette capacité à improviser, à anticiper, à sentir, qui permet de durer. L’intuition ne s’achète pas, elle s’acquiert à force d’heures dehors, d’échecs, de sorties sous la pluie ou dans la neige, de nuits sans sommeil et de longues courses où rien ne se passe comme prévu.
L’expérience avant l’optimisation
François raconte avoir vu de nombreux coureurs s’effondrer après avoir cherché à tout calculer : les grammes, les watts, les heures de sommeil, le poids idéal. Il affirme que ces logiques de micro-optimisation ne tiennent pas face aux réalités du terrain. Dans son approche, la base, c’est la sensation. Courir sept heures sans montre, tester un effort à jeun, observer comment son corps réagit à un changement de météo ou à un déficit de sommeil : voilà, selon lui, ce qui permet de construire une vraie robustesse.
Il ne rejette pas les outils modernes, mais les replace à leur juste place. Ils ne doivent jamais précéder la connaissance de soi. Et surtout, ils ne doivent pas masquer l’essentiel : pourquoi court-on ? Pour qui ? Pour quoi ? Si ces questions ne trouvent pas de réponse claire, alors aucun chiffre ne pourra combler le vide.
Une longévité bâtie sur la modération
Sa propre carrière en est la preuve. À 38 ans passés, François d’Haene continue de dominer les plus grandes courses du monde. Ce n’est pas parce qu’il a mieux mangé ou mieux dormi que les autres, mais parce qu’il a appris à se réguler. Il n’enchaîne jamais plus de deux ou trois grands objectifs par an, prend de vraies pauses entre ses saisons, accepte de prendre du poids l’hiver, pratique le ski de randonnée pour se régénérer et refuse de courir en montagne quand la saison ne s’y prête pas.
Il n’a pas besoin de s’afficher en permanence sur les réseaux sociaux, ni de faire du contenu pour exister. Il préfère la durée à la flamboyance. Il préfère l’autonomie à la dépendance technologique. Et c’est peut-être ce qui le rend si précieux dans un sport qui tend à oublier ses racines.
La modernité n’est pas un problème. L’oubli de soi, si.
Il ne s’agit pas de rejeter la modernité ou de militer pour un retour à la montre à aiguilles. Il s’agit simplement de rappeler que l’ultra-trail est, par essence, une discipline de terrain, d’humilité, de patience. Une discipline où l’on ne triche pas avec la fatigue, où l’on ne programme pas son pic de forme comme sur une feuille Excel, où la moindre erreur peut coûter l’abandon, voire pire.
En replaçant l’intuition au centre, François d’Haene invite à une forme de retour à l’essentiel. Il ne dit pas qu’il faut fuir la science. Il dit qu’il faut l’apprivoiser. Et surtout, ne pas la laisser prendre le pouvoir sur ce qui devrait rester au cœur de toute démarche sportive : le plaisir, l’écoute de soi, la capacité à progresser sans se brûler.
Source
« La data sans l’intuition ne sert à rien » [17:14].






