Un appel au boycott, ce n’est pas anodin. En 2023, Kilian Jornet prenait publiquement position. Il questionnait le partenariat automobile, regrettait la trajectoire commerciale du trail, évoquait encore très récemment l’élitisation croissante d’un sport qu’il voyait devenir de plus en plus réservé à ceux qui ont les moyens. Il appelait à davantage d’engagement.
Trois ans plus tard, il revient sur l’UTMB.
Or si l’on observe les faits, peu de choses ont fondamentalement évolué. L’UTMB n’a pas quitté le giron d’Ironman. Le système des Running Stones est toujours en place. Le modèle international reste structurant. La dimension business n’a pas disparu.
Alors qu’est-ce qui a changé ?
Il y a bien eu des ajustements périphériques — bonus mobilité, communication plus verte — mais aucun bouleversement structurel majeur.
Ce qui a surtout évolué, c’est le contexte autour de Kilian Jornet lui-même. Entre-temps, il a tenté d’exister pleinement en dehors de l’UTMB : traversées alpines, projets nord-américains, récit indépendant. Il a développé sa marque NNormal. Il a continué à porter un discours engagé. Mais la centralité médiatique de l’UTMB, elle, est restée intacte.
Et pendant ce temps, le débat s’est normalisé. Le trail business est devenu une évidence. On s’y est habitué. On critique moins. On s’indigne moins. On accepte davantage. Peut-être parce qu’on préfère un trail commercialisé que pas de trail du tout.
En trois ans, rien n’a vraiment changé structurellement. Ou plutôt si : le système s’est installé, et l’écosystème s’y est adapté.
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Kilian Jornet vient d’annoncer son retour sur l’UTMB 2026.
La lecture sportive est immédiate : un champion revient sur son terrain mythique. Mais derrière l’enthousiasme, une autre analyse s’impose. Et si, au fond, l’UTMB avait gagné ? Pendant près de trois saisons, Jornet s’est tenu à distance. Il a critiqué certaines orientations prises par l’organisation, notamment le partenariat automobile avec Dacia et l’évolution commerciale de l’événement. Il a développé ses propres projets, construit un récit plus indépendant, mis en avant une approche plus engagée de la montagne. Sur le papier, il semblait s’éloigner du centre de gravité du trail mondial. Mais le centre de gravité, lui, n’a pas bougé.
L’UTMB, point focal du trail mondial
Qu’on l’approuve ou qu’on le critique, l’UTMB reste la course qui concentre l’attention médiatique, les sponsors, les audiences et les débats. Chaque fin août, la planète trail se focalise sur Chamonix. Les autres projets, même spectaculaires, peinent à atteindre le même niveau d’exposition. Les expéditions personnelles, les défis alpins ou américains, les enchaînements de sommets fascinent une communauté engagée. Mais ils ne déplacent pas l’écosystème au même niveau qu’une confrontation directe sur la ligne de départ de l’UTMB. C’est une réalité structurelle, plus qu’idéologique.
Ce qui a changé… et ce qui n’a pas changé
Si l’on observe la situation avec recul, un constat s’impose : l’UTMB n’a pas profondément modifié son modèle. Sa logique internationale demeure. Sa dimension commerciale s’est consolidée. Le partenariat automobile n’a pas disparu. L’événement reste la scène principale du trail mondial. En revanche, le contexte personnel de Kilian Jornet a évolué. Il est devenu père pour la troisième fois. Il a exprimé le souhait de limiter les déplacements longs et de recentrer son calendrier sur l’Europe. Après des projets d’envergure comme les traversées alpines ou States of Elevation, la priorité logistique et familiale n’est plus la même. Dans cette configuration, l’UTMB, proche géographiquement et compatible avec une saison européenne, redevient cohérent. La dynamique médiatique a également changé. En 2023 et 2024, la posture critique structurait le débat. Mais le boycott n’a pas provoqué de fracture durable. L’UTMB est resté central. Les partenaires sont restés. L’écosystème ne s’est pas effondré. Le rapport de force n’a pas basculé.
Une réalité médiatique et commerciale
Revenir sur l’UTMB peut ainsi se lire comme la reconnaissance d’une réalité : on peut questionner le modèle, proposer d’autres récits, développer des projets alternatifs, mais ignorer durablement le centre du système comporte un coût en termes d’exposition et d’influence. Dire que Jornet ne peut pas exister sans l’UTMB serait excessif. Son palmarès, son aura et ses projets dépassent largement une seule course. Mais affirmer que l’UTMB peut se passer de lui sans impact serait tout aussi inexact.
Pourquoi l’UTMB a gagné
L’UTMB n’a pas changé de cap. Il est resté central, dominant, incontournable. Malgré les critiques, il n’a pas eu besoin de se transformer en profondeur pour redevenir attractif. C’est peut-être là que réside sa victoire : avoir démontré que le centre du trail mondial reste à Chamonix. Kilian Jornet n’a rien perdu sportivement. Il demeure l’un des plus grands coureurs de montagne de l’histoire. Mais sur le terrain symbolique, la séquence est plus complexe. Il avait incarné une voix critique forte. En revenant aujourd’hui sans modification structurelle majeure du modèle, il accepte implicitement que le système demeure le point focal. Ce retour ressemble moins à un reniement qu’à un ajustement stratégique. Mais il illustre une réalité puissante : dans le trail contemporain, exister durablement en dehors de l’UTMB est possible… mais exister au même niveau d’impact médiatique et symbolique reste extrêmement difficile. Et c’est peut-être là que se joue la véritable conclusion de cette histoire.






