Une jeune femme sortie courir samedi dernier a fini à l’hôpital et a dû subir une lourde opération après avoir été touchée au pied lors d’une action de chasse.
Ce qui est « intéressant » cette fois-ci, c’est que, contrairement au joggeur touché au genou il y a deux mois, les chasseurs reconnaissent officiellement des manquements aux règles de sécurité. Ils ne cherchent pas à minimiser.
La question est de savoir pourquoi un tel changement de discours, de positionnement. Sentent-ils le vent tourner dans l’opinion ? D’habitude, ils se réfugient derrière des histoires de ricochets, de propriété privée, etc.
La preuve en est que la Fédération départementale des chasseurs du Jura ne cherche pas à renvoyer la responsabilité sur la joggeuse. Elle parle de « consternation », dénonce des « manquements aux règles élémentaires de sécurité » et va jusqu’à écrire que « la responsabilité du tireur semble totalement engagée », en annonçant vouloir se constituer partie civile aux côtés de la victime en cas de poursuites.
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Les bras nous en tombent quand un site pro-chasse reprend les arguments que nous martelons depuis des années


Pourquoi ce virage à 180° dans la communication des chasseurs
Les faits, d’abord, parlent d’eux-mêmes.
Les faits sont lourds, précis, et difficilement contestables. Il ne s’agit pas d’un tir « malheureux » ou d’un simple concours de circonstances. Le chasseur n’était pas au poste qui lui avait été assigné. Il a tiré à une distance trop longue, en battue, sur un animal qu’il n’avait pas identifié avec une certitude absolue. Il a tiré depuis un point haut vers un point bas, ce qui empêche toute garantie de butée de sécurité. Et il a tiré en direction d’une route ouverte à la circulation. Autrement dit, il a cumulé plusieurs violations des règles élémentaires : mauvais positionnement, mauvaise distance, mauvais angle, mauvaise direction. Ce sont précisément ces conditions qui rendent ce tir inacceptable. Pas une fatalité, pas un ricochet imprévisible, pas une “malchance”. Un tir qui, selon les propres mots de la fédération, n’aurait jamais dû être effectué.
Face à cela, le monde de la chasse (chasseurs, blogs, militants pro-chasse) ne peut plus se réfugier derrière ses réflexes habituels.
Les sites pro-chasse eux-mêmes font profil bas, ce qui est suffisamment rare pour être souligné. Non par empathie soudaine, mais parce que le dossier est trop clair pour être tordu. Les faits sont établis. Le tir est fautif. Il y a deux mois, le chasseur qui avait tiré dans le genou d’un joggeur avait prétexté l’avoir confondu avec un sanglier. Ce genre d’argument n’est plus audible (la victime restera invalide à vie, son cartilage étant détruit).
Et surtout, la fédération départementale a elle-même reconnu des manquements et annoncé vouloir se constituer partie civile.
Quand l’instance officielle se range publiquement du côté de la victime, il devient impossible pour les relais habituels de continuer à expliquer que “la joggeuse n’aurait pas dû être là”, que “c’était une zone de chasse”, que “la nature appartient d’abord aux chasseurs”. Le discours est verrouillé par le haut.
Il y a enfin la question de l’image et de l’opinion publique.
Un accident grave il y a deux mois, un autre aujourd’hui. La répétition commence à peser. Dans l’opinion, la tolérance s’érode. L’arrogance de certains arguments – “on ne sort pas en période de chasse”, “c’est chez nous”, “ils n’avaient qu’à rester en ville” – passe de moins en moins. Trop, c’est trop. Continuer sur ce registre, c’est prendre le risque d’un rejet massif et, à terme, de restrictions beaucoup plus dures. Le monde de la chasse le sait. Il sent que le rapport de force symbolique est en train de bouger. D’où ce ton soudain plus contrit, plus responsable, plus prudent.
Si les chasseurs reconnaissent enfin leur responsabilité dans les accidents de chasse, cela ne nous met pas à l’abri pour autant
Un cas isolé ? Non, un symptôme.
La Fédération de chasse peut s’excuser, se montrer empathique, répéter que les chasseurs sont formés au tir et à la sécurité en continu… mais ce cas précis montre qu’aucun milieu n’est à l’abri d’une “brebis galeuse”.
Toutes les consignes ne pèsent pas lourd quand une balle part dans la mauvaise direction. Il suffit d’un geste mal évalué, d’un angle mort, d’un excès de confiance. Le risque n’est pas théorique, il est bien réel. Et le pied de cette joggeuse en est la preuve, comme le genou du joggeur à Vaison-la-Romaine il y a deux mois.
On sait très bien que le “zéro accident” est une fiction.
L’enjeu dépasse les responsabilités individuelles.
Il pose une vraie question de société. Est-ce qu’on accepte encore que des armes à feu soient utilisées dans des zones où circulent des joggeurs, des randonneurs, des enfants, des cueilleurs de champignons ? Ou est-ce qu’on trace enfin une frontière claire ?
Il n’y a pas trente-six solutions. À un moment, on devra se poser les bonnes questions :
- La chasse est-elle un loisir comme un autre ?
- Faut-il interdire la chasse loisir ?
- Faut-il instaurer un jour sans chasse ?
- Faut-il professionnaliser la régulation du gibier ?
En résumé, cette affaire va changer la donne
Ce qui rend cette affaire particulière, c’est que le discours a changé. Pour une fois, une fédération de chasse ne cherche pas à se défausser. Pas pour des raisons morales, probablement. Mais parce que la séquence médiatique, juridique et symbolique les y oblige. Parce qu’il n’y avait plus d’issue sans perte de crédibilité.
Et c’est précisément là que cette affaire devient un tournant. Elle pousse à reposer la seule vraie question : est-ce qu’on est encore prêt, en 2026, à tolérer des tirs en pleine nature alors que les sentiers, eux, ne désemplissent plus ?
Sources





