Il se la racontent et vous la racontent..
Ils arrivent au départ d’un trail avec une cheville strapée, un genou qui gonfle depuis trois semaines ou une fracture de fatigue à peine consolidée, un oedème osseux, préparent leur ultra sur un home trainer tellement ils ont mal mais que voulez vous.. Ce sont de vrais trailers eux. Eux ils savent.
D’ailleurs ils se la racontent tellement qu’ils n’ont pas d’amis, n’ont que le trail dans leur vie, donc normal qu’ils aillent courir même s’ils sont blessés, archi blessés.
Ils sourient sur la ligne, posent pour la photo, publient une story rassurante. Puis ils s’élancent sur cent kilomètres comme si de rien n’était. Soit ils abandonnent (mais c’est pas de leur faute, c’est de celle des organisateurs), soit à l’arrivée ils racontent leur exploit en expliquant que c’est « normal », que « ça fait partie du jeu », que « le mental compense ».
Cette attitude du traileur blessé devient inquiétante
Dans le trail, la blessure est en train de changer de statut. Elle n’est plus un signal d’alerte. Elle devient un accessoire narratif. Un élément de storytelling. On ne court plus malgré une douleur, on court avec elle, presque pour elle.
La souffrance est devenue un argument d’autorité.
En fait, si tu es blessé, c’est bien, c’est que tu es un dur. Comme si le fait d’être diminué donnait plus de valeur à la performance.
Ce glissement n’est pas anodin. Il installe l’idée qu’un ultra ne se prépare pas seulement avec des semaines d’entraînement, mais aussi avec une forme d’acceptation de la casse. Comme si le corps était secondaire, interchangeable, sacrifiable. On banalise la prise de risque. On transforme l’imprudence en bravoure.
Sur un cent kilomètres, le problème n’est pas seulement personnel. Un coureur blessé n’est pas seul. Il mobilise des secours potentiels, des bénévoles, une organisation. Il augmente la probabilité d’abandon médical, de complication, de chute. Il ajoute une tension inutile sur des dispositifs déjà complexes.
Il existe une différence fondamentale entre douleur d’effort et douleur pathologique.
La première fait partie de l’ultra. La seconde signale un déséquilibre. Les confondre entretient une culture de l’excès. Et cette culture finit par façonner les plus jeunes. Le message implicite est simple : si tu veux être légitime, tu dois courir abîmé.
Cette normalisation est d’autant plus problématique qu’elle est amplifiée par les réseaux sociaux. Les récits de blessures héroïsées circulent vite. Ils génèrent de l’engagement. Ils construisent une image. Le problème, c’est qu’ils créent aussi une référence. Un modèle.
D’ailleurs ces personnes adulent en général Casquette Verte qui a fondé son mythe sur la blessure. Sauf que le mythe vient de tomber.
Or, un sport mature sait faire la différence entre courage et entêtement. S’aligner blessé n’est pas toujours un acte de bravoure. Parfois, c’est un refus d’accepter la pause. Un refus de perdre une inscription. Un refus de laisser passer une occasion, un refus même de remettre son mode de vie et sa manière d’être en question.
Mais le trail n’est pas une urgence vitale. Une course peut attendre. Une saison peut se reconstruire. Un tendon, lui, peut se rompre.
Chacun gère son corps comme il l’entend. Il s’agit de questionner la norme collective. Quand le discours dominant devient « c’est normal de courir blessé », quelque chose se dérègle.
Le trail revendique l’écoute de soi. Il devrait commencer par là.





