Derrière l’exploit, une gestion chirurgicale de l’effort
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Quand on pense à l’UTMB, l’imaginaire collectif convoque immédiatement l’extrême : des visages creusés par la fatigue, des montées interminables au cœur de la nuit, des descentes avalées à la frontale sur des sentiers techniques. L’UTMB incarne l’effort total, presque sauvage. Pourtant, derrière cette image spectaculaire, la réalité physiologique est beaucoup plus nuancée.
Sur l’UTMB, les meilleurs mondiaux parcourent 170 kilomètres et près de 10 000 mètres de dénivelé positif avec une fréquence cardiaque moyenne autour de 140 battements par minute.
Ce chiffre peut surprendre. Il est pourtant révélateur d’une vérité essentielle : l’ultra-trail ne se gagne pas dans le rouge.
Courir vite, mais jamais à fond
Prenons l’exemple de Ludovic Pommeret. Vainqueur de l’UTMB en 2016, double lauréat de la Hardrock 100, il incarne cette capacité rare à durer. À plus de 50 ans, il continue de performer au plus haut niveau non pas parce qu’il court plus fort que les autres, mais parce qu’il sait courir juste. Une moyenne à 140 battements par minute correspond, chez un élite, à une intensité située globalement sous le seuil critique. Cela signifie que l’effort reste durable, que l’organisme ne bascule pas dans une dette énergétique irréversible et que la dégradation musculaire demeure contenue. L’UTMB n’est pas un marathon prolongé. C’est une succession d’efforts maîtrisés, où l’on accepte de laisser filer quelques secondes pour en gagner des dizaines de minutes plus tard. Dans la vallée, les leaders semblent parfois presque faciles. Dans les ascensions, ils avancent avec régularité, sans accélérations brutales. Cette retenue apparente constitue en réalité leur plus grande force.
L’expérience contre la précipitation
Le développement fulgurant du trail et sa médiatisation croissante ont attiré une nouvelle génération fascinée par les grandes épreuves alpines. Beaucoup rêvent d’UTMB dès qu’ils atteignent l’âge minimum requis. L’ambition est légitime, mais la physiologie ne se négocie pas. L’ultra exige une construction patiente. Les fibres musculaires doivent apprendre à encaisser les descentes longues et répétées. Le système énergétique doit devenir économe. La tête doit accepter les heures de solitude et de doute. Même Kilian Jornet, souvent cité comme symbole de précocité, possédait déjà une base exceptionnelle en montagne avant ses premières victoires sur l’UTMB. Derrière la réussite rapide se cachait une accumulation d’années d’adaptation progressive. 140 battements par minute en moyenne ne traduisent pas un manque d’intensité. Ils traduisent une stratégie mûrie, façonnée par l’expérience et la connaissance fine de ses propres limites.
Ce que révèle la montre
La montre GPS, omniprésente au poignet des traileurs, raconte une histoire différente de celle des images héroïques. Elle montre la constance, la stabilité, parfois même la prudence. Les données cardiaques des élites révèlent une gestion millimétrée de l’intensité, où chaque pic est compensé par une phase de récupération active. Cette approche explique en partie la longévité de certains champions. En ultra-trail, la performance dépend moins de la vitesse maximale que de la capacité à maintenir un effort soutenu sans effondrement. L’économie de course, la technique en descente et la robustesse mentale prennent le pas sur la puissance brute.
En résumé, pour les traileurs amateurs, cette réalité change la perspective.
Beaucoup partent trop vite, portés par l’adrénaline du départ ou par l’envie de se prouver quelque chose. Ils évoluent au-dessus de leur zone d’endurance confortable, persuadés que la motivation compensera la dépense énergétique excessive. Or, l’ultra sanctionne systématiquement l’impatience. Si les meilleurs mondiaux ne passent pas 20 heures à la limite de leurs capacités, pourquoi un coureur amateur le ferait-il sur un 50 ou un 80 kilomètres ? La progression en trail ne repose pas uniquement sur l’augmentation du volume d’entraînement ou sur des séances toujours plus intenses. Elle repose sur la compréhension de son propre tempo. Courir l’UTMB à 140 battements par minute en moyenne, c’est accepter que la performance soit une affaire d’équilibre. Entre ambition et retenue. Entre vitesse et contrôle. Entre fougue et maturité. Dans un sport souvent présenté comme extrême, la véritable modernité réside peut-être dans cette maîtrise silencieuse.
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