Une erreur qui en dit long sur le marché du trail
Je pensais tester la dernière S/LAB Ultra Glide 1.5.
J’en ai parlé comme telle. J’ai analysé son comportement comme telle. J’ai même tiré des conclusions techniques comme si j’avais couru avec la bonne version. Sauf que non. J’avais en réalité aux pieds l’Ultra Glide « 1 », pas la 1.5.
Même nom, même prix, look proche, discours marketing similaire, même vendeur, même fiche ambiguë. Résultat : erreur de modèle, erreur d’analyse… et une bonne claque sur la façon dont les marques et les distributeurs entretiennent volontairement un flou permanent autour du matériel de trail.
Des noms qui se ressemblent volontairement
Quand la numérotation devient un piège
Ultra Glide. Ultra Glide 1.5. Glide 3. S/LAB Ultra Glide. Genesis S/LAB. Pulsar Pro. Pulsar Pro 2. Pro 2 S/LAB. Pour un œil averti, les différences existent. Pour 95 % des traileurs, tout se mélange. Les chiffres donnent l’illusion d’une évolution logique alors qu’il s’agit souvent de chaussures différentes, avec des géométries, des mousses et des usages totalement distincts.
On croit acheter une mise à jour. On achète parfois un autre produit. Ou l’inverse. Et le marketing joue précisément là-dessus : continuité de nom, continuité de storytelling, continuité de promesse. Dans les rayons comme en ligne, la confusion est presque organisée.
Polyvalente sur le papier, floue dans la réalité
Trail court. Trail long. Ultra. Technique. Roulant. Stable. Dynamique. Confortable. Protecteur. Tout est écrit, partout, en même temps. Une même chaussure est présentée comme polyvalente, sécurisante, rapide, amortie, précise, tolérante, joueuse, rassurante et performante.
Mais concrètement, comment un coureur lambda peut-il savoir si un modèle est fait pour des terrains alpins cassants ou pour des pistes forestières roulantes ? S’il est adapté à un pied fin ou large, à un coureur léger ou lourd, à une foulée médio-pied ou talon, à des sorties de 15 km ou à des ultras de 15 h ?
Le jargon technique comme écran de fumée
Les fiches produits empilent des termes techniques, des sigles, des mousses aux noms propriétaires, des plaques, des géométries, sans jamais traduire en sensations réelles ni en usages clairs. On parle de Energy Foam, d’Active Chassis, de rocker, de stack, de drop, de stabilité dynamique, mais jamais de la seule vraie question : est-ce que cette chaussure va tenir ton pied quand tu descendras fatigué sur terrain gras ?
La conséquence directe : on se trompe
Dans mon cas, j’ai cru analyser une 1.5 alors que je courais avec la version précédente. Même couleur dominante, même gamme, même tarif, même mise en avant chez le distributeur. L’erreur était presque inévitable. Et cette erreur a produit un article, une vidéo, un avis… tous fondés sur un malentendu.
Mais ce qui est révélateur, c’est que cette confusion n’est pas exceptionnelle. Elle arrive tous les jours à des milliers de coureurs qui pensent acheter une évolution, une version renforcée, une chaussure plus stable, plus protectrice… et qui se retrouvent avec un modèle inadapté à leur terrain ou à leur morphologie.
Quand la chaussure ne va pas, on doute… et on rachète : c’est la mécanique parfaite de la surconsommation
On doute de soi. On pense que c’est la foulée. Que c’est le niveau. Que c’est le manque de technique. On se dit qu’on n’est « pas fait pour ce modèle ». Et on rachète. Une autre paire. Un autre nom. Une autre promesse.
Le flou nourrit le renouvellement. L’incompréhension alimente la surconsommation. Dans un sport où le pied est l’outil principal, où la blessure guette, où la confiance dans le matériel est essentielle, ce brouillard permanent pousse à l’achat répété sous couvert de sécurité.
Un système qui arrange tout le monde… sauf le coureur
Marques, distributeurs, storytelling : la confusion comme levier
Pour les marques, multiplier les références proches permet d’occuper le terrain marketing, de segmenter artificiellement les usages, de relancer des cycles de nouveauté sans tout changer.
Pour les distributeurs, c’est l’assurance d’un catalogue large, de promotions croisées, de comparaisons internes qui stimulent l’acte d’achat.
Pour le coureur, c’est une jungle sémantique où il devient presque impossible de faire un choix éclairé sans passer par l’erreur.
En résumé, mon erreur de modèle n’est pas qu’une bourde rédactionnelle.
Elle est le symptôme d’un système où la lisibilité n’est pas une priorité, où les noms se ressemblent, où les usages sont volontairement larges, où la technique est maquillée en jargon.
Dans le trail, on a besoin de comprendre pour courir en confiance. Mais aujourd’hui, comprendre devient un luxe. Et quand on ne comprend plus, on achète au hasard. Puis on rachète. Puis on teste encore. Jusqu’à trouver, parfois par chance, la bonne paire.
Ce n’est pas de la malhonnêteté frontale. C’est plus subtil. C’est une confusion organisée. Et elle coûte cher. Aux pieds. Au portefeuille. Et parfois, à la confiance.
Cet article relève d’un témoignage personnel et d’une analyse éditoriale indépendante. Il s’appuie sur une expérience de terrain réelle, des observations subjectives et une interprétation journalistique des pratiques marketing du secteur de l’équipement de trail.
Les propos tenus ne constituent ni une accusation juridique, ni une affirmation de manœuvres intentionnelles, ni une mise en cause de la bonne foi d’une marque ou d’un distributeur en particulier. Les termes utilisés (« flou », « confusion », « difficulté de lecture », « manque de clarté ») doivent être compris dans leur acception éditoriale et non comme l’imputation de faits répréhensibles.
Aucune allégation de pratique commerciale trompeuse, d’infraction au droit de la consommation ou de stratégie délibérée n’est formulée. L’article vise uniquement à analyser, dans un cadre journalistique, la complexité des dénominations produits, du discours marketing et de la segmentation d’usage dans le secteur du trail, du point de vue du consommateur-coureur.
uTrail est un média indépendant, sans lien capitalistique, contractuel ou commercial avec Salomon, ses filiales ou ses distributeurs. L’auteur ne prétend pas détenir la vérité technique absolue et reconnaît le caractère évolutif, interprétatif et subjectif de toute analyse de matériel sportif.
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