En janvier 2025, Kerstin Gurtner et son compagnon Thomas Plamberger entreprennent l’ascension hivernale du Grossglockner, point culminant de l’Autriche, à 3 798 mètres d’altitude.
En fin de journée, à une cinquantaine de mètres du sommet, le couple se retrouve bloqué dans le froid et le vent, à près de 3 800 mètres.
La jeune femme, épuisée, souffre d’hypothermie et ne parvient plus à progresser. Malgré le passage d’un hélicoptère dans la zone, aucun signal de détresse immédiat n’est lancé. Dans la nuit, son compagnon, alpiniste expérimenté, décide d’entamer la descente seul. Il laisse Kerstin Gurtner sur place, affaiblie et exposée aux conditions extrêmes.
Les secours sont contactés tardivement. Le corps de la jeune femme sera retrouvé le lendemain matin, à quelques dizaines de mètres du sommet.
Un lecteur nous a reproché de faire du sensationnalisme et d’enfermer le débat dans une lecture genrée. Selon lui, il s’agissait d’un cas de sécurité en haute montagne, pas d’un sujet lié au fait qu’il s’agisse d’une femme.
Justement. C’est là que le débat commence.
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Pourquoi l’affaire Thomas Plamberger oblige à parler de féminicide
Ce débat ne peut pas être réduit à une erreur technique en altitude. Il touche à quelque chose de plus profond.
Parce que ce n’est pas une cordée d’égal à égal
On ne parle pas ici de deux alpinistes de niveau comparable, engagés dans une tentative extrême où chacun connaît les risques et les limites de l’autre. Selon les éléments du dossier, c’est lui qui organise l’ascension. C’est lui qui est décrit comme expérimenté. Elle est moins aguerrie.
Dans toute pratique engagée, celui qui a l’expérience porte une part de responsabilité accrue. Quand on emmène quelqu’un en haute montagne hivernale, on engage plus ++ que son ego sportif. On engage la vie de l’autre.
Parce qu’il descend seul et tarde à alerter
Le cœur du dossier judiciaire repose sur la négligence grave. Les juges n’ont pas retenu l’intention de tuer. Mais les faits sont têtus : absence d’alerte immédiate malgré le passage d’un hélicoptère, décision de redescendre seul, appel aux secours tardif.
À près de 3800 mètres, en pleine nuit, par températures négatives, quitter un partenaire affaibli n’est jamais un geste neutre. Ce n’est pas un simple choix tactique. C’est un basculement.
Parce qu’un témoignage évoque un schéma
Au procès, une ancienne compagne a affirmé avoir été abandonnée lors d’une ascension précédente dans des circonstances similaires. Elle, cette fois-là, avait survécu.
Il ne s’agit pas d’une condamnation antérieure. Il ne s’agit pas d’une récidive judiciaire établie. Mais ce témoignage introduit une question troublante : sommes-nous face à un accident isolé ou à un comportement répété consistant à pousser une partenaire au-delà de ses limites puis à la laisser gérer seule l’échec ?
Parce que la dynamique de pouvoir ne disparaît pas à 3 800 mètres
Certains affirment que le genre n’a rien à voir avec l’affaire. Pourtant, la relation décrite renvoie à une configuration fréquente : un homme expérimenté, une femme moins aguerrie, une ascension engagée, une pression implicite à suivre.
Dans de nombreux témoignages, des femmes racontent avoir voulu prouver qu’elles étaient capables, qu’elles pouvaient tenir le rythme, qu’elles méritaient leur place. La montagne n’est pas hors du monde. Les rapports de pouvoir et les dynamiques affectives ne s’évaporent pas avec l’altitude.
Parce que parler de féminicide, c’est interroger le contexte, pas seulement l’intention
Le terme féminicide désigne le meurtre d’une femme en raison de son genre. Juridiquement, le tribunal autrichien n’a pas retenu d’intention homicide. La qualification est celle d’homicide involontaire par négligence grave.
Mais le débat public ne se limite pas à la stricte qualification pénale. Il interroge un contexte plus large : la banalisation de la mise en danger, la dévalorisation implicite de la vulnérabilité féminine, le poids de certaines dynamiques relationnelles.
Parce que la peine interroge la valeur symbolique d’une vie
Cinq mois avec sursis et une amende. Pour une mort en haute montagne.
La justice a appliqué le droit tel qu’il est écrit. Mais la perception collective est autre. Beaucoup y voient une sanction faible au regard de l’issue fatale.
Attention, en haute montagne, une règle domine toutes les autres : rentrer vivant. Parfois, dans l’urgence, les choix deviennent impossibles.
Sauver sa peau ou tenter l’impossible. Rester et risquer deux morts. Descendre et espérer que l’aide arrive. Ceux qui n’ont jamais été à près de 3 800 mètres, de nuit, dans le vent et le froid, ne peuvent pas prétendre mesurer ce que signifie décider à cet instant.
Oui, il arrive qu’il faille choisir entre une vie et deux. Oui, l’instinct de survie existe. Oui, certaines décisions prises là-haut dépassent l’entendement lorsqu’on les observe depuis le confort d’un salon.
Mais réduire l’affaire à cette seule seconde critique serait trop simple. La vraie question commence en amont : comment en est-on arrivé là ? Qui a décidé d’engager l’ascension hivernale ? Qui détenait l’expérience ? Qui portait la responsabilité initiale de la sécurité du duo ? La survie ne commence pas au moment où l’on redescend. Elle commence au moment où l’on choisit de monter.
Il serait confortable de parler uniquement de météo, de fatigue, de conditions extrêmes. De dire que, là-haut, tout est différent. Pourtant, la montagne n’efface pas les rapports humains. Elle les met à nu. Elle amplifie les déséquilibres et révèle les responsabilités.
C’est pour cela que l’affaire Thomas Plamberger dépasse la simple question de sécurité alpine. Elle oblige à regarder en face ce que signifie emmener quelqu’un dans un environnement où l’erreur tue. Elle interroge les choix, les silences, le poids de l’expérience, et la valeur symbolique accordée à la vie perdue.
La montagne impose parfois des décisions extrêmes.
Mais elle n’efface jamais les responsabilités humaines.
Et c’est précisément dans cet espace, entre instinct de survie et devoir envers l’autre, que le débat doit avoir lieu. Oui, cela oblige aussi à poser la question du genre — non pas pour simplifier, mais pour comprendre.
Car parfois, ce qui se joue à 3 800 mètres d’altitude commence bien plus bas.






