En avril 2025, nous avions imaginé, avec un sourire en coin, l’ouverture d’une salle de trail en plein cœur d’une grande ville. l y avait du dénivelé simulé, une ambiance alpine sous plafond, des abonnements mensuels pour cumuler du D+ sans quitter le périphérique, et même des ravitaillements factices.
L’idée relevait de la satire. Une manière de questionner la tendance à transformer chaque pratique outdoor en concept urbain rentable.
Un an plus tard, la réalité a rattrapé la fiction. À Milan, Nike a organisé un événement qui s’approche étonnamment de ce scénario : une course de trail en intérieur, installée dans une galerie d’art contemporain, sur une boucle artificielle de 150 mètres recouverte de terre.
Le trail sous cloche n’est plus une hypothèse théorique. Il a été expérimenté.
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Salle de trail indoor par Nike à Milan : 666 tours pour courir 100 km
Du 11 au 13 février 2026, Nike ACG a investi le Spazio Maiocchi à Milan pour y organiser « Exhibition of S.P.E.E.D ».
Derrière cet acronyme se cachait une mise en scène millimétrée : de la terre déversée au sol, quelques bosses modelées pour simuler le relief, et une boucle fermée de 150 mètres sur laquelle 27 athlètes soutenus par la marque ont enchaîné les tours.
Les formats proposés étaient ceux d’un trail classique : 15 km, 50 km ou 100 km.
La différence résidait dans la répétition. Pour atteindre la distance reine, il fallait parcourir 666 tours, clin d’œil assumé à la dimension presque infernale de l’exercice.
La course était filmée, retransmise en direct, observée depuis l’étage supérieur derrière des vitres, dans une ambiance plus proche de l’installation artistique que du sommet alpin.
L’objectif officiel consistait à tester les limites mentales des participants, en les plaçant dans un environnement contrôlé où seule la répétition comptait. En arrière-plan, il s’agissait aussi de mettre en lumière un nouveau modèle de chaussure outdoor. Mais l’intérêt dépasse la seule opération marketing : c’est le symbole qui marque.
Un trail sans horizon : changement de décor, changement de culture
Historiquement, le trail s’est développé comme une échappée hors des villes. Il s’agissait d’aller chercher l’altitude, la solitude, l’imprévu. La discipline s’est construite sur l’adaptation permanente : lire le terrain, composer avec la météo, gérer l’incertitude.
Dans la configuration milanaise, ces variables disparaissent. La pluie ne surprend plus, le brouillard ne désoriente plus, la descente ne réserve pas de caillou instable imprévu. Tout est calibré. Le sol est artificiellement irrégulier, mais il reste contenu. L’effort devient une expérience contrôlée, presque clinique, où l’endurance psychologique prime sur l’interaction avec le milieu naturel. On pourrait y voir une forme d’absurdité, mais il serait plus juste d’y lire une expérimentation.
La répétition extrême n’est pas étrangère au trail : les formats type backyard ultra reposent déjà sur l’enchaînement de boucles identiques. La différence, ici, tient à l’environnement. Il ne s’agit plus d’un espace naturel parcouru en circuit, mais d’un décor entièrement recréé.
L’entrée du ski-alpinisme au programme des Jeux olympiques d’hiver a ravivé un débat similaire à celui du trail indoor.
Pour répondre aux contraintes télévisuelles et logistiques, les formats olympiques sont courts, spectaculaires et disputés sur des parcours balisés, sécurisés et très standardisés.
Certains puristes estiment que cette version « stadium » trahit l’ADN montagnard du ski-alpinisme, historiquement ancré dans l’autonomie, l’orientation et l’engagement en haute montagne. D’autres y voient une évolution nécessaire pour rendre la discipline lisible, médiatique et accessible au grand public.
Entre authenticité et visibilité internationale, la tension reste vive.
Un précédent au trail indoor avec l’escalade
L’escalade offre un précédent éclairant.
Née sur le rocher, elle s’est largement urbanisée grâce aux salles indoor, devenues des lieux d’entraînement mais aussi des espaces sociaux et commerciaux.
Le ski dispose désormais de simulateurs. Le cyclisme a ses studios connectés. Dans ce contexte, imaginer un trail partiellement urbanisé n’a rien d’illogique.
Pour un coureur citadin, sans accès direct à la montagne et avec des contraintes horaires fortes, la possibilité de travailler le dénivelé en semaine dans un espace dédié pourrait apparaître séduisante. Du point de vue des marques, un tel format offre un terrain maîtrisé, parfaitement scénarisable et facilement médiatisable. Pour le public, il propose un spectacle accessible et filmable. La question n’est donc pas de savoir si le modèle est techniquement viable. Il l’est.
Elle porte plutôt sur la dimension culturelle. Le trail peut-il être réduit à une accumulation de mètres positifs et à une gestion de l’effort, indépendamment du paysage et du contexte naturel qui lui donnent sens ?
La question est celle de la perte de sens
Il serait excessif de voir dans l’événement milanais la naissance immédiate d’un réseau mondial de « salles de trail ».
À ce stade, il s’agit d’une opération ponctuelle. Aucune annonce officielle ne laisse entendre que Nike souhaite ouvrir des centres permanents. Il n’existe pas non plus de calendrier de compétitions indoor.
Cependant, l’idée a été testée, et elle a attiré l’attention. Dans un marché du trail en pleine expansion, où l’innovation produit et la mise en scène jouent un rôle central, ce type de format pourrait inspirer d’autres initiatives. Pour certains, un espace indoor dédié pourrait devenir un outil complémentaire d’entraînement, notamment pour travailler la technique en montée ou la résistance mentale.
Pour d’autres, il symboliserait une dénaturation progressive de la discipline, qui perdrait ce qui la distingue fondamentalement de la course sur route ou du fitness. Le débat dépasse la simple anecdote. Il interroge la direction que prend le trail dans un contexte de professionnalisation, de médiatisation accrue et de pression commerciale croissante.
En résumé notre poisson d’avril n’était pas si irréaliste
En 2025, imaginer un « trail park » urbain relevait de la caricature.
Nous poussions à l’extrême la logique de l’optimisation et de la monétisation. Pourtant, en voyant une galerie milanaise transformée en ultra miniature sous surveillance, il devient difficile d’affirmer que le scénario était totalement fantaisiste. Le trail indoor n’est pas encore une industrie. Il reste une expérimentation marketing spectaculaire. Mais il révèle une tension contemporaine : celle qui oppose la nature comme espace d’expérience libre et la performance comme produit maîtrisé.
Reste à savoir si les coureurs considéreront ce type d’initiative comme un simple laboratoire créatif, ou comme le signe avant-coureur d’une mutation plus profonde. Le trail est né dehors. La question est désormais ouverte : peut-il prospérer durablement à l’intérieur, sans perdre son identité ?






