Ils se veulent plus grands, plus rapides, plus spectaculaires. Chaque année, les grands marathons internationaux annoncent des records de participation, des plateaux élite toujours plus impressionnants et des ambitions mondiales assumées. À écouter les organisateurs du Marathon de Tokyo, premier rendez-vous des Abbott World Marathon Majors, l’objectif est clair : devenir « la course la plus excitante du monde ». Derrière cette quête d’excellence et de rayonnement planétaire, une question s’impose pourtant. Jusqu’où peut-on pousser la logique de croissance sans perdre l’essence même de la course à pied ?
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Des chiffres toujours plus vertigineux
Tokyo annonce désormais 39 000 participants. Boston, Londres, Berlin ou New York affichent eux aussi des jauges massives et des listes d’attente interminables. Le modèle des Majors repose sur une mécanique bien huilée : élites internationales, records potentiels, médailles iconiques, communication globale et diffusion planétaire. Sur le plan sportif, la densité des chronos impressionne. Les favoris masculins flirtent avec les 2 h 03, les meilleures féminines approchent les 2 h 14. Les fauteuils roulants offrent eux aussi un spectacle de très haut niveau, avec des figures comme Marcel Hug régulièrement annoncées au départ. La performance est devenue un argument central. Il ne s’agit plus seulement d’organiser un 42,195 km, mais de créer un événement capable de générer des records, de l’audience et une visibilité internationale maximale. Mais à mesure que les chiffres grossissent, l’événement change de nature.
Le marathon, produit globalisé
Les Abbott World Marathon Majors ne sont plus de simples courses. Ce sont des marques. Elles développent des stratégies d’expansion avec l’intégration de nouvelles villes comme Sydney, et peut-être demain d’autres métropoles internationales. Le système des six étoiles, récompensant les coureurs ayant terminé les principaux Majors, illustre cette logique. Des milliers de participants voyagent d’un continent à l’autre pour décrocher une médaille devenue objet de collection. Le marathon devient alors un circuit mondial, presque une tournée. Pour les élites, ces courses conditionnent une saison entière. Pour les amateurs, elles représentent parfois l’aboutissement d’années de préparation. Mais cette mondialisation pose plusieurs enjeux. D’abord environnementaux. Des dizaines de milliers de participants se déplacent en avion pour courir quelques heures. Ensuite sécuritaires, ce qui explique la prudence des organisateurs lorsqu’il s’agit d’augmenter les jauges. Enfin identitaires : à force de standardisation, chaque ville peut-elle encore revendiquer une singularité forte ?
La logique du “toujours plus”
Dans les discours officiels, l’ambition est assumée. Être le plus excitant, le plus compétitif, le plus international. Augmenter les dotations, professionnaliser les conférences de presse, attirer davantage de bénévoles internationaux. Rien d’illégitime dans cette volonté de progresser. Le marathon est un événement populaire et fédérateur. L’édition tokyoïte met en avant l’esprit du « tasuki », symbole de transmission issu des relais ekiden japonais. L’idée de rassembler élites, amateurs et bénévoles dans un même élan collectif reste forte. Mais à force de chercher l’exceptionnel permanent, la norme change. L’augmentation constante des jauges, la pression médiatique sur les records et la compétition entre villes pour intégrer le cercle des Majors traduisent une course à la croissance. Or, dans l’histoire de la course à pied, le marathon est né d’un geste simple : parcourir une distance, se dépasser, partager un effort collectif.
Ce que cela dit aussi au trail
Pour le monde du trail, l’observation est intéressante. L’ultra a longtemps cultivé une forme de sobriété : départs confidentiels, logistique minimale, ancrage territorial fort. Aujourd’hui, certaines épreuves de montagne s’inspirent clairement des modèles urbains : communication globale, circuits internationaux, qualifications par points. Le parallèle interroge. Faut-il nécessairement grossir pour exister ? Multiplier les participants garantit-il la qualité de l’expérience ? En trail comme sur route, l’équilibre est fragile. Trop petit, un événement manque de moyens. Trop grand, il risque de perdre son âme.
Une question d’échelle
La démesure n’est pas qu’une affaire de chiffres. Elle concerne aussi l’intention. Chercher à battre des records mondiaux est une ambition sportive légitime. Offrir une organisation sécurisée à 39 000 coureurs est une prouesse logistique. Mais la course à pied reste d’abord une expérience humaine. Plus l’événement grossit, plus la responsabilité est grande : gestion des déchets, transports, impact local, sécurité, équité d’accès. Certains marathons assument être en phase d’évaluation environnementale sans encore disposer d’objectifs chiffrés précis. D’autres annoncent des plans de réduction d’empreinte. La transparence devient un enjeu central. Le marathon moderne se trouve à la croisée des chemins. Entre spectacle global et tradition sportive. Entre marketing et transmission.
En résumé, faut-il courir plus loin… ou courir autrement ?
La démesure de certains marathons ne signifie pas qu’ils sont condamnables. Elle invite simplement à réfléchir. Le modèle des grandes capitales mondiales fascine. Il attire. Il inspire. Mais il ne doit pas devenir l’unique horizon. Dans une époque où l’ultra-trail interroge lui aussi ses propres excès – déplacements internationaux, inflation des distances, médiatisation croissante – le marathon offre un miroir intéressant. La grandeur d’une course ne se mesure pas seulement au nombre de dossards ou à la rapidité des élites. Elle se mesure aussi à sa capacité à rester fidèle à ce qui fait courir : le goût de l’effort, le lien humain, la simplicité du geste. Et c’est peut-être là, loin des records et des chiffres, que se joue l’avenir de la course à pied.
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