À qui appartient l’esprit trail ?
La question est mal posée. Non pas parce qu’elle serait inutile, mais parce qu’elle révèle une tentation : celle de vouloir désigner un propriétaire.
Or l’esprit trail n’appartient à personne. Il n’a jamais été déposé, transmis ou protégé. Et pourtant, beaucoup aimeraient en revendiquer la garde, comme si une pratique née de la liberté pouvait soudain avoir des ayants droit.
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L’esprit trail n’appartient pas à ceux qui étaient là “avant”
Certains aimeraient faire de l’ancienneté un titre de propriété. Avoir couru avant les réseaux, avant les grosses courses, avant les dossards chers. Comme si l’esprit trail se transmettait par génération, et que les premiers arrivés pouvaient fixer les règles pour les suivants. Mais courir en montagne il y a vingt ou trente ans ne donne aucun droit moral sur la manière dont on court aujourd’hui. Le trail n’a jamais été un club fermé.
Il n’appartient pas non plus à ceux qui le montrent
À l’inverse, l’esprit trail n’appartient pas davantage à ceux qui le racontent, le filment, le mettent en scène. Avoir une caméra, une communauté ou un sponsor ne confère aucun monopole symbolique. La visibilité n’est pas une légitimité supérieure. Montrer sa pratique n’est ni une preuve de trahison, ni un acte fondateur. C’est une manière parmi d’autres d’exister dans le sport, pas une définition universelle.
Il n’appartient ni aux organisations ni aux marques
Les grandes courses structurent, professionnalisent, financent. Les marques équipent, soutiennent, investissent. Mais aucune d’elles ne possède l’esprit trail. Elles organisent un cadre, pas une philosophie. Le jour où l’on confondrait modèle économique et sens profond de la pratique, on ferait une erreur de perspective. Le trail ne se résume ni à un prix de dossard, ni à une stratégie marketing.
Il n’appartient même pas à une définition unique
C’est là que le débat se crispe. Beaucoup voudraient une définition claire, stable, rassurante. Performance ou contemplation. Silence ou partage. Off ou compétition. Or l’esprit trail n’a jamais été une ligne droite. Il change selon les individus, les moments de vie, les territoires. Ce qui fait sens pour l’un peut être vide pour l’autre. Chercher à figer cet esprit, c’est déjà le trahir.
Définition de l’esprit trail
Il s’agit d’abord de courir en pleine nature, avec une attention particulière portée aux lieux traversés. De privilégier le plaisir, l’autonomie et l’expérience vécue plutôt que le seul résultat. D’accepter l’effort long, l’inconfort, l’incertitude, parfois l’échec.
L’esprit trail, c’est aussi une forme de liberté dans la pratique : courir avec ou sans dossard, seul ou en groupe, pour se dépasser, s’évader ou simplement bouger. Enfin, il renvoie à une idée de respect, des autres coureurs, des bénévoles, des habitants, de la montagne et de ce qu’elle impose.
Cette définition n’est ni officielle ni figée. Et c’est précisément pour cela qu’elle fait débat.
Alors, à qui appartient-il vraiment ?
Il n’appartient qu’à celui qui court, à l’instant où il court. À sa manière de respecter le lieu, les autres, et lui-même. L’esprit trail n’est pas un drapeau collectif, c’est une responsabilité individuelle. Il ne se proclame pas, il se pratique. Et il disparaît dès qu’on cherche à l’imposer aux autres.
Ce que cette question révèle en creux
Si l’on se demande autant à qui appartient l’esprit trail, c’est peut-être parce qu’on sent qu’il nous échappe. Non pas qu’il soit en train de mourir, mais qu’il ne nous ressemble plus exactement. Et c’est inconfortable. Pourtant, un sport vivant est un sport qui ne se laisse pas confisquer.






