Sur l’Arc of Attrition, tout s’est joué très vite. Alexandre Boucheix a raconté une course rendue dangereuse par un terrain gorgé d’eau, un vent violent et une succession de glissades qui finissent par entamer la vigilance. Puis vient l’appui de trop, la mauvaise réception, et cette bascule immédiate qui ne laisse aucune place au doute : l’impossibilité de reposer le pied. Quelques heures plus tard, le diagnostic recadre l’événement avec une brutalité clinique. Fracture de la fibula, immobilisation annoncée autour de 6 semaines, et reprise progressive seulement après consolidation. À ce stade, il ne s’agit pas d’un contretemps parmi d’autres dans une saison chargée, mais d’un arrêt imposé, clair, médical, qui coupe net le calendrier et oblige à raisonner autrement : non plus en dates de dossards, mais en étapes de guérison. Cette actualité n’est pas “juste” une blessure de plus dans un sport d’endurance. Elle agit comme une borne. Le plâtre n’a rien d’un symbole romantique : c’est un dispositif qui dit stop. Et ce stop vient percuter 2 mythes très présents dans l’imaginaire trail, parfois entretenus par des récits de performance, parfois relayés par des phrases toutes faites comme “c’est normal d’avoir mal” ou “si la douleur n’est pas là, ce n’est pas du trail”.
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Le mythe numéro 1 : “courir blessé, ne pas prendre le temps récupérer, toujours tirer sur la corde c’est normal”
Le premier mythe, c’est l’idée que l’ultra se prouve en continuant malgré tout, en banalisant la douleur, en transformant l’entorse en détail et la boiterie en anecdote.
Or une douleur jugée “gérable” peut masquer un enchaînement très concret : fatigue, perte de lucidité, micro-erreurs d’appui, puis la chute de trop.
Dans ses prises de parole, la mécanique décrite colle à cette réalité : glissades répétées, concentration sous tension, puis une seconde d’inattention et une cheville qui lâche.
La fracture sur Arc of Attrition n’est pas une première. En 2019 sur l’UTMB Alexandre Boucheix raconte une fracture au kilomètre 51 avec un abandon au kilomètre 123, après avoir prolongé la course malgré la douleur. Ce rappel ne sert pas à “juger” une gestion, ni à prédire la suite : il montre simplement que la blessure, dans son histoire publique, a déjà occupé une place centrale, parfois avec cette idée dangereuse qu’on peut continuer “quand même”.
Le plâtre, dans ce contexte, ne prouve aucune vertu morale. Il met fin, de fait, à l’idée que courir blessé serait une norme souhaitable. Quand la contrainte médicale devient totale, le débat disparaît : il ne s’agit plus de négocier avec la douleur, mais de laisser un os consolider.
Le mythe numéro 2 : “on peut faire de l’ultra sans s’entraîner”
Le second mythe est plus culturel. Il repose sur l’idée qu’un ultra pourrait se réussir “au talent”, au mental, au panache, sans structure, sans cadre, avec une posture punk qui refuse les règles.
Sur le plan médiatique, Casquette Verte a effectivement construit une image de coureur libre, souvent à rebours des discours très codifiés de l’entraînement. Mais les faits publics racontent autre chose qu’un “zéro entraînement”. Son image “au feeling” cohabite avec une réalité : beaucoup d’heures, une pratique régulière, et une capacité à encaisser des volumes importants.
La fracture ne révèle donc pas une absence de travail. Elle met plutôt en lumière une autre idée, plus inconfortable : l’absence de cadre peut coûter cher quand la fatigue s’accumule, que les conditions deviennent extrêmes et que la prise de risque technique augmente.
Sur un terrain saturé d’eau, dans une météo dure, le corps paie l’addition de tout ce qui précède : sommeil, fraîcheur neuromusculaire, précision des appuis, lucidité. Ici, “s’entraîner” ne signifie pas seulement courir beaucoup. Cela signifie aussi préparer la capacité à rester précis quand tout glisse, et accepter de ralentir sans vivre cela comme une défaite.
En résumé, le plâtre ne met pas fin à l’ultra, ni à un personnage, mais il met fin à une narration rassurante
Cette narration, beaucoup de coureurs la connaissent, parce qu’elle console et qu’elle rassure : celle où l’on pourrait toujours s’en sortir “à l’énergie”, en normalisant les signaux d’alerte. À partir du moment où la reprise dépend d’une consolidation, puis d’une rééducation, le trail redevient aussi ce qu’il est : une discipline de patience, de progressivité, et de gestion du long terme. C’est ici que le plâtre signe la fin du mythe. Non pas parce qu’il rend quelqu’un “mature” par magie, mais parce qu’il oblige à faire ce que le mythe évite : s’arrêter, soigner, reconstruire. C’est moins spectaculaire qu’un départ malgré une cheville instable. C’est souvent ce qui conditionne la suite d’une saison. Au fond, cette fracture ne raconte pas seulement l’abandon d’un coureur sur une course hivernale anglaise. Elle sert de piqûre de rappel, très concrète, pour toute la communauté trail : courir blessé n’est pas un badge d’honneur, et “faire sans plan” ne signifie pas “faire sans préparation”. Le plâtre, lui, n’a rien d’une posture. Il impose une réalité physiologique. Et cette réalité suffit à faire tomber les 2 mythes.
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